Ou devrais-je écrire : cher Jacques-Firmin Lanvin ? C'est sous ce nom, en effet, que vous quittiez la France pour Bruxelles le 11 décembre 1851, puis pour Jersey, huit mois plus tard. Si j'en appelle à votre mémoire, c'est en raison de récents événements survenus dans un pays voisin du nôtre : comme vous jadis, un homme est parti en exil. Contrairement à vous, il n'en reviendra pas. Le vôtre fut long, certes, près de deux décennies passées dans les îles anglo-normandes, que vous n'aviez pas choisies pour pratiquer l'évasion fiscale. Votre départ fut le prix à payer pour votre liberté de pensée. Vous refusiez que Napoléon III confisquât la Fra...

Ou devrais-je écrire : cher Jacques-Firmin Lanvin ? C'est sous ce nom, en effet, que vous quittiez la France pour Bruxelles le 11 décembre 1851, puis pour Jersey, huit mois plus tard. Si j'en appelle à votre mémoire, c'est en raison de récents événements survenus dans un pays voisin du nôtre : comme vous jadis, un homme est parti en exil. Contrairement à vous, il n'en reviendra pas. Le vôtre fut long, certes, près de deux décennies passées dans les îles anglo-normandes, que vous n'aviez pas choisies pour pratiquer l'évasion fiscale. Votre départ fut le prix à payer pour votre liberté de pensée. Vous refusiez que Napoléon III confisquât la France. Sacré empereur sur les cendres de la IIe République, vous l'aviez baptisé Napoléon le Petit ; il avait modérément apprécié. C'est vrai que vous étiez un sacré rocker, Vic ! Tiens, voilà qui nous ramène à notre exilé du moment : le bonhomme, rocker, lui aussi, n'a cependant pas déplu au pouvoir en place. Pour tout vous dire, sa veuve s'est même longuement effondrée dans les bras de l'ancien banquier devenu président de la République. Il n'empêche, vous, au moins, vous aviez pu rentrer à la maison. Lui, on l'a enterré à Saint-Barthélemy, paradis tout aussi fiscal que Jersey et Guernesey, mais bien plus lointain. C'est autre chose que d'être à moins d'une demi-journée de bateau des côtes françaises, dites donc ! A part ça, cher Victor, on a beaucoup parlé de vous à ses funérailles. Certains ont vu en ce Jean-Philippe votre réincarnation dans le coeur des Français. Car depuis vous, mon bon Jacques-Firmin, personne n'avait soulevé une telle ferveur lors de ses funérailles. C'est tout juste si les bookmakers ne lançaient pas des paris juste avant la cérémonie pour voir qui l'emporterait devant l'histoire : Jacques-Fi ou Jean-Phi ? Inutile de dire que vous avez gagné haut la main. Même si certains arguent du fait que des millions de Français ont regardé l'autre partir à la télé, bien au chaud dans leurs larmes. Moi, j'appelle ça un coup sous la ceinture à clous ! Personnellement, je ne m'étonne pas que deux millions de Français aient suivi votre cercueil de l'Arc de triomphe au Panthéon. Poète et immense romancier, vous fûtes aussi et surtout un homme politique engagé, toujours auprès des plus faibles. Qu'on se souvienne de votre discours sur la misère prononcé un an après votre élection à l'Assemblée, en 1849. Qu'on relise Les Misérables, écrit durant votre exil. Et qu'on pense à l'influence qu'a eue ce roman dans la prise de conscience des injustices sociales du Second Empire. Qu'on voie comment, opposé à la Commune pour des raisons stratégiques, vous mîtes en revanche tout votre poids politique dans l'amnistie des communards - au point d'ailleurs, d'être battu aux législatives de 1872. Qu'on se rappelle que même en exil, à Jersey, vous prîtes fait et cause pour un journal local contestataire, ce qui vous valut de partager le sort de son éditeur, expulsé de l'île. Mais surtout, qu'on pense à ce testament par lequel vous léguâtes 50 000 francs aux pauvres, demandant d'être porté au cimetière dans leur corbillard. Pas à dire, mon Victor, ce n'est pas demain que votre record sera battu : même en s'y mettant à deux, Jean d'O et Jean-Phi n'y sont pas parvenus !