En octobre dernier, à l'Espace Delvaux bruxellois. Dick Annegarn donne une performance particulière baptisée Le Verbe exposé. Armé comme toujours de sa rocaille vocale et d'une six-cordes affûtée, le sexagénaire hollandais (La Haye, 1952) est en scène avec un écran vidéo. Des inconnus y défilent, qui chantent a cappella des morceaux inconnus ou populaires. Sur A la claire fontaine, un certain Vianney vient toutefois se prêter au jeu (une exception puisque ceux que Dick et son équipe ont filmé en France pour le projet sont généralement de parfaits anonymes). A partir de là, Dick montre comment une même chanson peut varier dans l'interprétation et donner naissance à une autre... De passage en Belgique du 9 au 17 mai, Dick Annegarn installera ses caméras pour filmer les chanteurs volontaires (qui se seront préalablement inscrits) de l'Atomium bruxellois à la Grand-Place à Mons, en passant par la place du Marché de Verviers. Les collectages se feront dans n'importe quelle langue, du wallon picard au flamand d'Ostende en passant par le brusseleir...
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En octobre dernier, à l'Espace Delvaux bruxellois. Dick Annegarn donne une performance particulière baptisée Le Verbe exposé. Armé comme toujours de sa rocaille vocale et d'une six-cordes affûtée, le sexagénaire hollandais (La Haye, 1952) est en scène avec un écran vidéo. Des inconnus y défilent, qui chantent a cappella des morceaux inconnus ou populaires. Sur A la claire fontaine, un certain Vianney vient toutefois se prêter au jeu (une exception puisque ceux que Dick et son équipe ont filmé en France pour le projet sont généralement de parfaits anonymes). A partir de là, Dick montre comment une même chanson peut varier dans l'interprétation et donner naissance à une autre... De passage en Belgique du 9 au 17 mai, Dick Annegarn installera ses caméras pour filmer les chanteurs volontaires (qui se seront préalablement inscrits) de l'Atomium bruxellois à la Grand-Place à Mons, en passant par la place du Marché de Verviers. Les collectages se feront dans n'importe quelle langue, du wallon picard au flamand d'Ostende en passant par le brusseleir... Comment est né ce projet de récolter des chansons traditionnelles ? Je suis né dans ce projet ! Je suis né avec Alan Lomax ( lire l'encadré) et Dylan. Avec l'American Folk Blues festival au Théâtre 140 invitant Sonny Boy Williamson et Big Joe Williams, et puis aussi le label Le Chant du monde, le catalogue Folkway Records... La somme des musiques d'Amérique, noires et blanches confondues, doublée de chansons de scout européen, avec des morceaux italiens, allemands, avec ou sans auteur connu. A tel point que j'ai du mal à coller un mot à ce projet, parce que le terme " chanson traditionnelle " voudrait dire que c'est mort, que c'est fini. A la claire fontaine, par exemple, on en a déjà trois versions : une de Vianney, une d'une vieille prof et la troisième d'un Canadien. Comment transmettre la transmission ? Par nature, le folk est voué à être transformé, amélioré : The House of the Rising Sun est une chanson de 1890 qui a été chantée sous forme de blues et puis reprise par Dylan, The Animals, Johnny... Celui qui réinterprète la chanson la recrée. La spécificité d'une chanson traduit-elle parfois un lieu, un métier, un genre ? Oui. La seule chanson hollandaise que je connaisse, c'est une chanson de rémouleur, un air country où la musique transmet l'idée du travail ( il la chante en néerlandais). Récemment, pour La Chaîne du verbe, on a récolté un chant de boucher en picard, avec des couteaux qui donnent le rythme de celui qui va trucider. Un peu comme dans L'Eclusier de Brel, où l'accordéon donne le flux et le reflux du fleuve. Vous définiriez-vous comme archéologue ? Plutôt comme ethnomusicologue ou paléontologue ( sourire). C'est de l'alchimie : les paysans ont fait des mélodies qui ont inspiré tous les compositeurs classiques, comme Bartók, qui est d'ailleurs allé jusqu'en Turquie. De la grande musique avec de la petite musique : il y a un mystère et une magie dans le filtrage opérant d'une génération à l'autre, on enlève une note, on en rajoute deux et on en vient à une épure géniale. La démarche est presque mystique, non ? J'ai été invité à un symposium gnawa à Essaouira au Maroc ( NDLR : Dick y possède une maison) avec des intellectuels qui faisaient valoir que la culture protège de la religion. Je ne le pense pas : il y a de la culture dans la religion et inversement. Si on regarde notre culture pop, elle est très religieuse, grandiloquente : les stars sont des Moïse, des messies sur la colline. Moi, je m'appelle Benedictus ( NDLR : Benedictus Albertus Annegarn) et, chez les Berbères, je bénis la terre. Mais même s'il est allégorique et comporte des personnages comme Stagger Lee, Joe Henry, Tom Dooley, Jim Hall, des petits saints, des personnages quasiment bibliques (comme chez Dylan, d'ailleurs), le folk n'est pas une histoire de message. Pourquoi avoir créé les Amis du verbe ? J'ai créé les Amis du verbe il y a quinze ans. Je voulais des chanteurs sans instruments : la voix étant porteuse de verbe, je me suis rendu compte que la chanson est un véhicule de littérature orale. Que c'est mieux que les contes parce que les chanteurs poussent aussi bien la rhapsodie que la danse. C'est sans doute chez les Berbères que j'ai pris conscience que les artistes représentent là-bas la communauté, le village. Ils sont au service du collectif alors que chez nous, l'artiste se fait applaudir ! Qu'est-ce qui a déclenché cette quête ? J'ai voulu savoir ce que l'écrivain et compositeur Paul Bowles ( NDLR :compositeur, écrivain et voyageur américain qui passa la majeure partie de sa vie au Maroc, 1910 - 1999) avait fait des enregistrements réalisés chez les Berbères. J'ai quasiment exigé que les Berbères puissent avoir accès à ces chants dont ils n'avaient même pas connaissance, puisqu'ils étaient entre les mains des héritiers américains de Paul Bowles. De plus, ces enregistrements incluaient des chants beaucoup plus difficiles à collecter, comme ceux des femmes. Ma passion pour les Berbères date des années 1990, et puis je me suis rendu compte que " l'oralitude " avait 350 000 ans et que cela ne fait que 5 000 ans que l'on s'écrit ( sic). On pense que les battles comme le slam sont une manifestation récente, mais elles sont en fait les héritières des joutes verbales. Il faut se rendre compte de cela sur l'échelle du temps : si à minuit moins cinq minutes, on commence à écrire, cela veut dire que ce n'est qu'à minuit moins dix secondes que l'on commence à enregistrer des disques... Il y a la quête en français, mais pas seulement... Non, il y a aussi le créole, le basque, l'occitan, le corse et le wallon, entre autres, ou les 250 000 locuteurs de l'alsacien : c'est la diversité à l'intérieur du " monde France " qui représente le verbe. Avec, aussi, un certain retour des chorales. Les Amis du verbe travaillent également avec de jeunes gars de l'electro-trad : on a monté un spectacle autour de l'Afrique imaginaire incluant Gainsbourg et Yannick Noah, on fait du slam et des joutes verbales. Quand les gens oublient le couplet d'une vieille chanson, ils le réinventent un peu et on est alors dans le terreau de la progression : on n'est pas progressistes mais cela progresse quand même ( sic). La volonté est de faire le lien entre un ordinateur et la musique traditionnelle. Jusqu'ici (NDLR : l'interview a lieu en octobre 2017), on a environ 150 chansons enregistrées en direct à La Rochelle, à Rouen, au Québec... C'est à chaque fois le même dispositif : on tourne en 4K, dans une excellente qualité vidéo, et on filme les gens qui viennent dans une caravane ou dans des lieux en dehors du bruit avec toujours le même rideau, le même format. Les gens sont prévenus que c'est sans instrument et qu'il s'agit de chansons d'auteurs qui ne sont pas connus. En Belgique, par exemple, des chansons à boire d'auteurs wallons avec des histoires en patois... Comment être sûr que les chansons proposées sont bien issues de la tradition et ne sont pas une écriture nouvelle qui se la jouerait ancienne ? Votre remarque est pleine de bon sens. Pour mon Bébé éléphant, la face B de Bruxelles, je me suis par exemple inspiré du Portland Town de Derroll Adams, un musicien américain qui vivait en Belgique. Cette chanson, je l'ai apprise dans la petite rue des Bouchers : ça parlait des enfants perdus pendant la guerre de Corée... On n'écrit pas à partir de rien : on est une création collective pour laquelle il n'y a ni expertise ni méthode. Si on attendait les universitaires pour collecter les chansons, elles seraient mortes depuis longtemps, donc il faut faire vite... On vient collecter et non pas récolter parce que le collectage est vraiment dédié à la parole, au témoignage des gens dans leur jus, sur leur terrain ! A la verbothèque, dans mon coin (NDLR : un petit village au sud de Toulouse), on a à peu près mille livres sur les cultures locales ! La purification ethnique en chanson, cela n'existe pas. La chanson circule donc comme un ferment social ? Oui, il y a des chansons courtoises, coquines, cabaretières et puis, à côté de cela, des gars des campagnes qui vendaient leurs partitions, et dans les fermes, de longues chansons qui disaient " Quand on fait sauter les bouchons/Quand on fait sauter les patrons ". Toutes les chansons de la culture populaire nous intéressent. Il s'agit de créer un fonds folk de La Chaîne du verbe, comme il y a un fonds Simenon ou Hergé. Il existe un côté immatériel du patrimoine auquel j'aimerais contribuer.