En ce jeudi de l'Ascension, la matinée est radieuse. Sur le parvis de l'église Notre-Dame au Sablon, à Bruxelles, des hommes en tenue Renaissance déambulent avec gravité parmi la foule. Souliers à boucle imposante, mollets moulés dans des bas noirs, petit manteau, dit tabard, jeté sur les fières épaules, chapeau rehaussé de plumes blanches et rouges, poitrine bombée, ornée d'un collier finement ouvragé... D'autres " seigneurs ", dépêchés par des gildes de toute la Belgique et des Pays-Bas, promènent avec panache leurs drapeaux et baudriers multicolores. Les touristes chinois sont ravis. Les téléphones portables se lèvent, les flashs crépitent pour immortaliser cet événement " exotique ".
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En ce jeudi de l'Ascension, la matinée est radieuse. Sur le parvis de l'église Notre-Dame au Sablon, à Bruxelles, des hommes en tenue Renaissance déambulent avec gravité parmi la foule. Souliers à boucle imposante, mollets moulés dans des bas noirs, petit manteau, dit tabard, jeté sur les fières épaules, chapeau rehaussé de plumes blanches et rouges, poitrine bombée, ornée d'un collier finement ouvragé... D'autres " seigneurs ", dépêchés par des gildes de toute la Belgique et des Pays-Bas, promènent avec panache leurs drapeaux et baudriers multicolores. Les touristes chinois sont ravis. Les téléphones portables se lèvent, les flashs crépitent pour immortaliser cet événement " exotique ". Mais de quoi s'agit-il ? L'Ancien Grand Serment Royal et Noble des Arbalétriers de Notre-Dame au Sablon célèbre sa traditionnelle - et 800e - grand-messe solennelle de " consécration des rois ". Le représentant d'Albert II (qui, par tradition, est le Grand maître du Serment) arrive à 10 h 30 tapantes. La messe débute, ponctuée par quelques magnifiques airs de Bach et de Mozart, interprétés par la talentueuse soprano Elise Gäbele. Puis, le cortège se dirige vers le centre-ville pour une réception à la maison communale. Trois jours plus tard, le dimanche 12 mai, c'est au tour du Grand Serment royal et de Saint-Georges des arbalétriers de Bruxelles de célébrer par une messe son 632e anniversaire. Même adresse, même protocole, même programme... Fidèles au passé, passeurs des traditions, acteurs incontournables de l'Ommegang, qui sont-ils donc, ces arbalétriers qui " défendent le renom de notre bonne ville et l'ordre dans le chef du roi " ? Au XIIIe siècle, la prospérité économique de Bruxelles est exceptionnelle. Les métiers commencent à s'organiser en gildes (ou guildes). L'activité de chaque profession est réglementée et contrôlée, évitant la concurrence déloyale et assurant ainsi la prospérité de tous. Comment protéger les habitants, leurs églises, maisons, entrepôts, outils de travail ? Les hommes les plus vaillants des gildes forment les premières troupes de défense. Petit à petit, la mission se professionnalise et est assumée par les Serments, constitués de corps d'élite de tireurs à l'arbalète, arme redoutable, inventée en Chine. Les arbalétriers montent la garde sur les remparts de la ville et veillent à sa sécurité intérieure. Ils sont habilités à " exercer la police ". " On les a appelés Serments car leurs membres prêtaient allégeance (ou serment) aux autorités de la ville, en l'occurrence au duc de Brabant, commente Luc Bernaerts, archiviste du Grand Serment royal et de Saint-Georges des arbalétriers de Bruxelles. Les Serments étaient armés et avaient le pouvoir. Par conséquent, les autorités et le duc s'en méfient. Il fallait les amadouer et les séduire, donc accorder des avantages, donc accepter des "coutumes" et des "libertés". Ces jeux de pouvoir se sont poursuivis jusqu'à la Révolution française et la dissolution des Serments. " Le premier Serment, fondé en 1213, construit une chapelle qui deviendra plus tard l'église Notre-Dame au Sablon. D'où son nom à rallonge : Ancien Grand Serment royal et noble des arbalétriers de Notre-Dame au Sablon. Son " concurrent ", le Grand Serment Royal et de Saint-Georges des Arbalétriers de Bruxelles naît en 1381. Comme des sportifs de haut niveau, les arbalétriers s'entraînent assidûment. Chaque année, ils s'affrontent dans une compétition destinée à proclamer " le roi ". Les candidats doivent décrocher le " papegaai " (perroquet), placé au sommet d'une tour d'église. Le vainqueur est nommé " roi du Serment ". Ce titre très convoité et auréolé d'un grand prestige s'accompagne d'un prix, une chaîne en argent ou dorée, appelée " collier de gilde ". En prime, le vainqueur fait partie, durant une année, du " staff " du Serment et a droit à une place d'honneur dans les processions, l'Ommegang et autres festivités. Charles d'Autriche, futur Charles Quint, et sa petite-fille, archiduchesse Isabelle, infante d'Espagne, décrochent le titre de " roi du Serment " respectivement en 1512 et en 1615. " Charles Quint avait 12 ans et on peut supposer que quelqu'un d'autre a tiré à sa place, s'amuse Luc Bernaerts. En revanche, il est certain qu'Isabelle a bel et bien tiré le perroquet elle-même. " Ajoutons qu'à l'époque tous les souverains et gouverneurs de passage à Bruxelles prenaient part au tir et décrochaient le perroquet, dans une mise en scène habile et diplomatique. A la Révolution française, les deux Serments sont dissous. Le Serment du Sablon sera recréé dès 1852, celui de Saint-Georges en 1927. Aujourd'hui, chacun compte plusieurs dizaines de membres. " Animés par un esprit sportif et une saine émulation, nous poursuivons les mêmes buts, note Luc Bernaerts. Nous proposons toujours le tir sportif à l'arbalète et nous respectons les traditions de nos ancêtres en nous mettant au service de la ville de Bruxelles. Notre local-musée est ouvert au public, tout le monde est le bienvenu à notre messe annuelle et à nos conférences. Les deux Serments continuent à participer à l'Ommegang ". Charles Quint a beaucoup guerroyé. Mais cet humaniste, disciple d'Erasme, aimait aussi l'art (surtout Titien), le chant et la musique. Pour faire la fête, il se posait à Bruxelles dont il appréciait particulièrement l'Ommegang. L'Ommegang ? " C'est du folklore vivant, décrypte l'historien Roel Jacobs. Le livre que je viens d'écrire à ce sujet s'appelle d'ailleurs Procession, cortège ou spectacle ? Etymologiquement, le terme signifie en néerlandais "aller autour". Au début du XIVe siècle, le clergé sortait les reliques et les promenait autour de l'église puis autour de la paroisse pour délimiter symboliquement le territoire. " Au fil du temps, les processions s'amplifient, différents corps se joignent au cortège. L'aspect religieux se double d'un aspect " mondain ". Dans la première moitié du XVIe siècle, les élites urbaines présentent à Charles Quint un spectacle grandiose qui reflète leur pouvoir, leur autonomie et leur fierté. Les Serments des arbalétriers y jouent un grand rôle et prouvent que la ville peut imposer sa volonté. Au XVIe siècle, l'Ommegang célèbre donc la puissance des élites urbaines. A partir de 1615, les jésuites s'en mêlent, il change de philosophie et fait éloge de la puissance du prince. Progressivement, il est éclipsé par le culte du Saint Sacrement du Miracle, puis disparaît complètement. Albert Marinus, directeur du service de recherches historiques et folkloriques de la province de Brabant le fait renaître en 1930 et opte pour une reconstitution fidèle du fastueux Ommegang de 1549, année où Charles Quint a présenté son fils Philippe à nos régions. Pour commencer, il a lieu tous les cinq ans. Ce n'est qu'à partir de 1958 qu'il est de nouveau proposé chaque année, le premier jeudi de juillet et le mardi qui le précède. Il réunit toujours les deux Serments et un cortège historique, où se mêlent les mêmes groupes qu'au XVIe siècle. S'y est ajouté un " inventaire " du folklore belge. Le soir, un spectacle payant son et lumières sur la Grand-Place s'inspire de l'Histoire mais n'est pas historique. Au Sablon, une série de manifestations, telles les tournois ou le marché médiéval, n'ont évidemment rien à voir avec l'Histoire et se contentent de divertir le public. " Pour résumer, l'Ommegang raconte deux histoires pour le prix d'une : celle de la commémoration et celle des acteurs de cette commémoration ", conclut avec humour Roel Jacobs. C'est au Coudenberg (vestiges archéologiques de l'ancien palais de Bruxelles) que va se jouer le clou du Festival Carolus. La brillante exposition éponyme fera revivre de manière convaincante l'émergence et le fulgurant épanouissement de l'Ommegang. A la fois très instructive par l'exemplarité des chefs-d'oeuvre retenus, mais aussi audacieuse dans sa mise en scène par la présence des oeuvres du photographe Phil Van Duynen, elle insiste, de manière très pédagogique, sur l'art de vivre à l'époque de Charles Quint (journée familiale le 9 juin et chants de la Renaissance le 20 juin). A compléter d'une visite au musée de la Porte de Hal où des chefs-d'oeuvre spectaculaires jalonnent cette superbe bâtisse : berceau de Philippe le Beau (père de Charles Quint), chevaux naturalisés de l'archiduc Albert et d'Isabelle, colliers de gilde, copies des tableaux de Denijs van Alsloot illustrant l'Ommegang de 1615... Un autre lieu requiert aussi l'attention : la Maison du Roi sur la Grand-Place de Bruxelles. Au début du XVIe siècle, le jeune Charles Quint fait édifier, à l'emplacement de l'ancienne halle au pain, un bâtiment prestigieux qui abritera successivement le tribunal ducal, l'administration de la Ville et, enfin, le musée de la Ville. Une belle expo révélera, au travers de nombreuses maquettes et tableaux, huit siècles d'histoire de Bruxelles. Expo Ommegang ! : du 23 mai au 1er septembre. www.coudenberg.com Expo Huit siècles d'histoire de Bruxelles, du 4 juillet au 20 avril 2014. www.museedelavilledebruxelles.be www.portedehal.be, www.arbaletrierssablon.be, www.arbaletriers-saintgeorges.be Cortège de l'Ommegang : les 2 et 4 juillet. A lire : L'Ommegang : procession, cortège ou spectacle ?, par Roel Jacobs, dans la collection Historia Bruxellae, parution le 3 juin.BARBARA WITKOWSKA