On a tendance à l'oublier mais l'histoire de l'art reste à écrire. Cette proposition paradoxale vaut plus que jamais à l'heure de la prolifération des récits alternatifs. Trop longtemps ont prévalu les hagiographies, ces narrations édifiantes, idéologiquement vaseuses, qui transforment les hommes en génies, les existences en destins et les hasards en nécessités. La vérité de la peinture est autre. Elle est le fait de vies minuscules osant un regard d'une extrême fragilité sur le monde.
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On a tendance à l'oublier mais l'histoire de l'art reste à écrire. Cette proposition paradoxale vaut plus que jamais à l'heure de la prolifération des récits alternatifs. Trop longtemps ont prévalu les hagiographies, ces narrations édifiantes, idéologiquement vaseuses, qui transforment les hommes en génies, les existences en destins et les hasards en nécessités. La vérité de la peinture est autre. Elle est le fait de vies minuscules osant un regard d'une extrême fragilité sur le monde. Extrême fragilité? La postérité des oeuvres, autant de bougies allumées dans le noir et offertes à tous les vents, tient dans l'attention que voudront bien lui accorder les générations à venir. A dire vrai, c'est de la littérature que l'on attendait la révélation de cette évidence. Quoi de plus simple que des mots justes pour dire ce mystérieux acte de création? Etonnamment, c'est aujourd'hui l'image en mouvement, à la faveur d'un film documentaire, qui fournit le contre-modèle tant espéré. Avec Cézanne (1), Sophie Bruneau (1967) aborde la peinture comme on n' aurait jamais osé la rêver. Il eut été facile pour l'intéressée de donner dans le spectaculaire et le panoramique: promener sa caméra au musée d'Orsay et tendre la perche aux commentaires avisés des nombreux experts. Elle s'en est bien gardée, pour notre plus grand bonheur. Le parti pris de ce film d'une heure est audacieux, il se refuse obstinément à nous montrer les toiles du maître, si ce n'est à travers des reproductions de piètre facture ou des images défilant sur un écran bon marché. "Le film a pour titre son propre hors champ", résume la réalisatrice. Exact, Cézanne est partout et surtout nulle part dans la mesure où ce n'est qu'à travers son dernier atelier, celui dit "des Lauves", un lieu qu'il a occupé de 1901 à sa mort, que le peintre est convoqué. Le tout pour un témoignage ponctué d'indices, de traces, ces petits riens qui suggèrent l'aura, cette présence de l'absence. C'est lors d'un voyage à Aix-en-Provence, en 2017, que celle qui est également enseignante découvre le dernier séjour de Cézanne. "J'ai fait la connaissance des trois guides, Roberte, Marie-Chantal et Marie-Christine, qui s'occupaient de ce lieu accueillant 80 000 visiteurs par an débarquant des quatre coins du monde. J'ai été touchée par la façon dont ces femmes entretenaient et transmettaient la mémoire du peintre. Ce qui a achevé de me convaincre d'y consacrer un film, c'est d'apprendre que l'atelier était ouvert toute l'année, sauf une semaine par an afin qu'elles puissent procéder à un grand nettoyage. Elles s'amusaient d'être les femmes de ménage de Cézanne", confie Sophie Bruneau. C'est justement sur ce grand nettoyage annuel que s'ouvre Cézanne. Ce délicieux détour dans les coulisses de la bastide en question permet d'appréhender tout le soin, voire la dévotion, mis à l'oeuvre pour préserver la flamme du souvenir. C'est à partir d'une pièce de cinquante mètres carrés, constituant le coeur de cet endroit qui est également un musée, dans laquelle elle a installé sa caméra pendant quatre semaines, que la cinéaste livre les clés de la peinture du père de l'art moderne. Rien de frontal, tout est ici affaire de suggestion, d'évocations subtiles. Il y a ces pommes, de vieilles variétés glanées dans un marché spécifique, que Marie-Chantal dispose avec une concentration toute picturale. Il faut pointer également le rôle des nombreux objets, statuettes ou pots à sécher le gingembre, mais également des crânes en forme de vanités, qui intercèdent pour les vivants auprès des disparus. On se laisse également envoûter par les longs plans fixes aux contours méditatifs qui s'articulent comme des tableaux. Au lieu d'épuiser l'espace, ces séquences en restituent l'impénétrable part mystérieuse. "Je voulais que le huis clos agisse comme un trou de serrure qui serait également une loupe pour mesurer l'attention au monde sensible qui est la marque de Cézanne, peintre n'ayant pas eu son pareil pour faire prendre la mesure de la présence", analyse la réalisatrice de ce documentaire ayant reçu le prix du public lors de l'édition 2021 du Baff (Brussels art film festival). Marquantes sont également les attitudes, les discussions et la scénographie des visiteurs dont les faits et gestes les plus ténus contribuent à réactiver le miracle de la peinture. Enfin, plusieurs plans de la montagne Sainte-Victoire, indissociable de Cézanne et dont il nous reste 87 huiles et aquarelles de cette frénésie paysagère, scandent le long métrage. Ces rares vues extérieures, indifférentes au bruit des mobylettes ou à celui des avions supersoniques, rappellent que le tableau déborde en permanence du cadre.