En bordure de la place Royale, à Bruxelles, le nouveau voisin des Musées des beaux-arts a fière allure dans les habits neufs de l'Hôtel Altenloh débarrassé de sa bâche géante sur laquelle une reproduction de L'Empire des lumières cachait les travaux. Sur 2 500 mètres carrés, le nouvel espace culturel compte accueillir 650 000 visiteurs annuels et devrait être un atout important pour le rayonnement international de la capitale. C'est l'ensemble de l'£uvre du grand maître du surréalisme qui y est mis à l'honneur et à la portée du visiteur. Sur trois niveaux, le parcours chronologique entremêle émerveillement et rigueur scientifique
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En bordure de la place Royale, à Bruxelles, le nouveau voisin des Musées des beaux-arts a fière allure dans les habits neufs de l'Hôtel Altenloh débarrassé de sa bâche géante sur laquelle une reproduction de L'Empire des lumières cachait les travaux. Sur 2 500 mètres carrés, le nouvel espace culturel compte accueillir 650 000 visiteurs annuels et devrait être un atout important pour le rayonnement international de la capitale. C'est l'ensemble de l'£uvre du grand maître du surréalisme qui y est mis à l'honneur et à la portée du visiteur. Sur trois niveaux, le parcours chronologique entremêle émerveillement et rigueur scientifique Si la collection Menil, de Houston, au Texas, peut s'enorgueillir de posséder le plus grand nombre de tableaux de Magritte, la plupart de ceux-ci appartiennent à la dernière période du peintre devenu célèbre. A Bruxelles, au contraire, ce sont les £uvres de toutes ses périodes, depuis les essais futuristes et cubistes jusqu'à la dernière toile inachevée, qui ont été réunies. Certes, le musée bruxellois n'acquiert la première toile ( Le Retour, 1940) qu'en 1953. Mais, à partir des années 1960, Magritte devient une priorité. Via achats, dons, legs et dations, le musée enrichit sa collection non seulement d'£uvres peintes mais aussi de productions longtemps considérées comme mineures (photographies, dessins, films, affiches, partitions musicales) ainsi que de documents d'archives. Mais, dans le musée nouveau, parmi la centaine de toiles exposées, il n'y a pas que les £uvres acquises par le musée. En effet, près d'un tiers des tableaux disposés sur les trois niveaux appartiennent à des collections privés ou publiques. Ce système de prêt à durée limitée (on prévoit l'arrivée d'£uvres de la Menil Collection pour le mois de janvier) permet de modifier l'accrochage aiguisant ainsi la curiosité du public et l'audace des conservateurs. Il en va de même des documents sur papier qui, pour des raisons de conservation, seront remplacés tous les six mois. Il faut dire que, du côté des archives aussi, le musée a l'embarras du choix. A l'extérieur, cinq fenêtres habitées par la présence magique d'un ciel bleu et nuages blancs donnent le ton. A l'intérieur, avant même de rejoindre le troisième niveau par où commence le parcours, le visiteur individuel entré par la rue de la Régence (les autres entrent directement par la place Royale) est tout de suite confronté à l'une des stratégies visuelles du maître : l'étonnement. En effet, à la manière d'un signal, un immense lampadaire suspendu surprend le visiteur. Dessous, celui-ci découvre une projection à 360 degrés du Domaine enchanté, l'£uvre monumentale que Magritte réalisa pour le casino de Knokke. Dans l'ascenseur qui mène au point de départ de la visite, tout au long de la montée des étages, on découvre ensuite l'image de L'Evidence éternelle, un corps de femme fragmenté en autant de cases découpant, à diverses échelles, les pieds, le sexe, la poitrine ou encore le visage. Enfin, d'autres lampadaires, noires cette fois, montent la garde à l'entrée et à la sortie des salles, tout en proposant, à l'abri des regards, la projection sur écran plat de films réalisés par Magritte. Quant à la scénographie, elle a le mérite d'être claire. D'un côté, tout le long du mur, les tableaux. De l'autre et en îlots, les documents, dessins, photos, citations et textes explicatifs. Ceux-ci alimentent une rythmique visuelle mêlant vitrines, écran, mots gravés et même quelques surprises sonores. Le tout, dans une ambiance sombre variant subtilement d'un niveau à l'autre. Le visiteur aura donc le choix entre le seul spectacle des £uvres et leur mise en contexte. Sauf dans la dernière partie où l'espace en épis exclut toute autre présence que celle des tableaux. C'est aussi ici que sont présentées les expositions temporaires (on prépare déjà une confrontation entre Miró et Magritte). Enfin, pour l'accompagner dans sa visite, chaque visiteur reçoit un audioguide (où l'on entend parfois la voix de Magritte lui-même) et repart avec un dépliant gratuit qui résume les grandes étapes de la carrière du peintre. " Je déteste mon passé et celui des autres. Je déteste la résignation, la patience, l'héroïsme professionnel et tous les beaux sentiments obligatoires. " Dès l'entrée nous voilà donc prévenus. Si une ligne de vie évoque les grands faits de l'enfance et de l'adolescence, aucune des pochades (on en a retrouvé au moins trois) ne vient illustrer cette période. Le Magritte avant Magritte est plutôt celui d'une période (dès 1919) où il côtoie peintres, architectes et poètes partisans d'un modernisme associé au constructivisme. Ceux-ci lui font découvrir, via revues, expos et conférences, tour à tour, le fauvisme, l'orphisme, le futurisme et le cubisme. Dans un premier temps, Magritte mêle donc ces influences tout en participant activement aux activités de la revue 7 Arts, porte-drapeau de l'abstraction du temps. Parallèlement, il dessine des couvertures de partitions musicales (fox-trot, tango et autres airs jazzy) et déjà quelques affiches. Sur les écrans, des films muets nous font revivre l'ambiance amicale des réunions d'amis. La rencontre avec le poète Paul Nougé entraîne Magritte vers d'autres rives. Les nouveaux compagnons poètes partagent le sens de la révolte et de la provocation. Dada leur convient mieux que l'abstrait. Fantomas n'est pas loin. Pourtant, c'est une £uvre de De Chirico, l'image d'une rencontre sur une place publique, entre un gant en caoutchouc, un plâtre d'académie et une boule (Le Chant d'amour) qui va propulser Magritte, dès 1925, dans l'univers qui fera sa marque : peinture lisse, tons rabattus, images précises : " Tout cet univers mystérieux est froid. Je ne ressens pas de chaleur dans le vide de l'au-delà. D'ailleurs, c'est l'insensible que j'essaie de transformer en matière. Et cet insensible ne peut être que froid. " Le groupe surréaliste bruxellois est prêt. Paul Nougé, Edmond Mesens, André Souris, Marcel Lecomte, Louis Scutenaire en seront les principaux acteurs jusqu'à l'arrivée de Pol Colinet et Marcel Mariën. Magritte construit peu à peu son répertoire d'objets (balustres, rideaux, grelots, personnages anonymes...) et ses stratégies (a-pesanteur, dédoublement, rencontres improbables, jeux d'écrans) : " Tout dans mes £uvres est issu du sentiment de certitude que nous appartenons, en fait, à un univers énigmatique. " Par ailleurs, la photographie (et le photomaton) joue un grand rôle dans les mises en scène orchestrées par Magritte. En 1927, Magritte, qui vient d'obtenir un contrat avec une galerie à Paris, rejoint le groupe surréaliste d'André Breton. Période riche en £uvres et en espoirs. Dès 1928, il associe les mots et les images. Mais la crise économique annoncée dès la fin des années 1920 précipite son retour vers Bruxelles. Il s'est aussi disputé avec le poète français qui n'avait pas toléré la petite croix en or portée par Georgette... Pendant six ans, Magritte, sans le sou, réalise ce qu'il appelle des " travaux imbéciles " : des dessins publicitaires par lesquels débute ce nouveau chapitre du parcours. Une attention plus soutenue permet pourtant de s'apercevoir combien cet univers de la publicité stimule son imaginaire. Au même moment, il réalise des Cadavres exquis (avec Irène Hamoir et Louis Scutenaire) et peint quelques-uns de ses chefs-d'£uvre. Durant la guerre, pendant laquelle il demeure à Bruxelles, apparaissent les oiseaux-feuilles et les arbres-feuilles. Contre la peur et la mélancolie, il propose dès 1942 des £uvres éclatantes de couleurs. Cette période solaire de l'artiste (durant laquelle aussi se pose à lui, via Marcel Marïen, la question de l'engagement politique et du communisme) est suivie en 1948 par cet autre pas de côté (mais tellement dans la ligne de vie de Magritte) : la période vache. En six semaines, invité par une galerie parisienne, il peint 40 huiles et gouaches plus désopilantes les unes que les autres : " C'était le moment de frapper un grand coup, écrit à ce propos l'ami Scut ? Il fallait avant tout ne pas enchanter les Parisiens, mais les scandaliser. " Mais Georgette veille au grain. Et Magritte, auquel les Américains commencent à s'intéresser, revient à son ancienne manière. Ici, il n'y a plus que des tableaux. Les plus célèbres, mais " Quelqu'un a-t-il déjà vu ce qui s'appelle voir un tableau de René Magritte ? " s'interrogeait son ami Pol Colinet dans un texte de 1956. " Il reste exaltant de répondre par la négative, poursuivait-il. Puis il livrait une clé de lecture : " Il faut penser à ce qu'ils désignent, penser à ce qu'ils pensent, penser à ce qu'ils nous désignent de penser. "Par Guy Gilsoul - Photos: Frédéric Pauwels