Romancier rare, Jacques Lefebvre, docteur es lettres et excellent aquarelliste, s'est longtemps demandé "si sa plume devait écrire ou dessiner". Il a pris le meilleur des partis en s'abstenant de choisir et en conjuguant, à son pas, les parcours de l'enseignant, de l'artiste et de l'écrivain. Il a ainsi publié trois romans en vingt ans, tous marqués, notamment, par une réflexion en profondeur sur les distorsions entre l'être et le paraître et sur les rapports entre l'art, l'amour et la vie.
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Romancier rare, Jacques Lefebvre, docteur es lettres et excellent aquarelliste, s'est longtemps demandé "si sa plume devait écrire ou dessiner". Il a pris le meilleur des partis en s'abstenant de choisir et en conjuguant, à son pas, les parcours de l'enseignant, de l'artiste et de l'écrivain. Il a ainsi publié trois romans en vingt ans, tous marqués, notamment, par une réflexion en profondeur sur les distorsions entre l'être et le paraître et sur les rapports entre l'art, l'amour et la vie.Après Chambre 404 et Comme un veilleur..., voici Berger de pierres, son livre sans doute le plus accompli, tant pour la forme que pour le fond. Livre éclaté aussi, comme le moellon que Martin Stenier, alors agé de 13 ans, avait jeté de toutes ses forces contre un mur et dont il avait ensuite "remboîté soigneusement les morceaux, comme s'il jouait avec un casse-tête chinois". Et c'est sans doute avec l'obsession encore obscure ou inconsciente de fracasser la gangue où l'a enfermé autrefois la mort de sa mère (sous les décombres d'une maison bombardée, avec le bébé Martin dans les bras), et de s'ouvrir ainsi à la vie pour pouvoir ensuite "se rassembler" que, devenu géologue réputé et très demandé, il se promène à travers le monde, au gré d'un cursus scientifique assez fantasque et aussi éloigné que possible d'un plan de carrière. Et ce n'est pas le curriculum vitae soumis, au début du récit, à un établissement scientifique coréen qui pourrait démentir cet aspect d'une personnalité qui déconcerte son entourage. A la suite de Martin, on voyage ainsi, au rythme alterne d'une passacaille aux figures orchestrées par les fausses chronologies de la mémoire (qui sont aussi les seules vraies), de la Corée du Sud à son village natal en région liégeoise, de la Tunisie au Canada, au midi de la France ou à Bruxelles. A chaque fois, la complicité amicale, amoureuse - charnelle ou non - d'une ou de plusieurs femmes et liée de quelque façon aux travaux de Martin, apparaît en creux, comme l'impossible consolation face à l'infirmité majeure d'un homme, aussi emmuré en lui-même qu'une géode dans une roche, et qui ne sait pas encore qu'avec Lieve, blonde hôtelière de la côte belge, il a vraiment aimé. Une seule fois et pour toujours. Infirmité exprimée aussi par une de ces amies fidèles, la Tunisienne Leïla, avec l'image du "berger de pierres" qu'elle associe à Martin à cause d'une stèle dressée parmi les tombes d'un cimetière, où il avait cru voir un berger gardant ses moutons. Une autre de ses collègues intéressées à son sort, l'Andalouse Lilar, lui conseillera pour sa part, lors d'un colloque à Bruxelles, de "quitter l'université et ses petits maîtres, reprendre son marteau de géologue, saisir le dur noyau de son être". Voilà qui introduit à un autre aspect du roman de Jacques Lefebvre. Livre de quête assurément, c'est aussi le sac à malice d'un enseignant très au courant des moeurs impayables, mais d'une perfidie souvent payante, dont le monde scientifique est prodigue. Il ne s'agit toutefois pas d'une simple récréation, bien plaisante au demeurant, mais d'une confrontation existentielle entre des échelles de valeurs très différentes, aussi différentes d'ailleurs que la "jet set" de la communication scientifique et les habitants d'un petit village de la Drôme. On aura compris que la comparaison n'est pas gratuite. Loin des intrigues vibrionnantes des sphères universitaires, on découvre un petit village de la région de Nyons, dans la Drôme provençale, où, sous les espèces d'une heureuse quiétude, couvent des vies intenses et des sagesses d'âmes fortes qui pourraient avoir par rapport au "dur noyau" de Martin des vertus aussi opérantes que son "marteau de géologue". Cela dit, on doute que quiconque se reconnaisse dans les carriéristes dont Lefebvre décrit finement la fatuité comique et le génie du croc-en-jambe, mais il est tout aussi douteux que nul n'y reconnaisse au moins un collègue et néanmoins ami. On ne peut par ailleurs s'empêcher, tout comme Martin, d'éprouver un petit rien de tendresse pour ce géologue - sommité universitaire bruxelloise - dont il est le principal collaborateur, qui a honteusement occulté sa participation majeure à un ouvrage faisant autorité, qui touche des pots-de-vin en "orientant" ses rapports géologiques, mais qui pratique envers lui-même l'honnêteté à la fois lucide et finaude d'un personnage de Dostoïevski. On jaugera aussi la capacité d'humour de l'auteur avec l'évocation par le même professeur Stybine de la fracture, il y a un demi-siècle et "suite à des soubresauts", de la "dalle conjecturale" qui soutient la Province centrale, fracture située "le long d'une ligne allant de Mouscron aux Fourons". Quant aux colloques internationaux, ils valent aussi leur pesant de folklore, pourvoyeurs d'occasions multiples. Entre autres, celles de briller par la compétence et le talent, mais aussi de torpiller la communication d'un concurrent, de tenter l'émersion d'un "long purgatoire" ou encore de nouer ou renouer des idylles avec des collègues de rencontre venu(e)s du monde entier. Sans oublier la curée des traditionnels cadeaux de bienvenue. Contexte inspirant, mais que l'auteur ne pousse jamais à la caricature. Il a bien d'autres chats à fouetter. Et, comme on sait, ces chats-là concernent davantage ce qui donne du poids aux êtres que ce qui fait leur légèreté. Et davantage ce qui épanouit et rassemble leur moi profond que ce qui les éparpille dans l'illusion.Berger de pierres, par Jacques Lefebvre. Editions Luce Wilquin, 188 p.DE GHISLAIN COTTON