Papa, maman, ma soeur (mon frère ou... mon chien) et moi: la famille nucléaire, qui fait les beaux jours du monde occidental depuis un demi-siècle, serait-elle menacée? Au profit d'une liberté individuelle érigée en culte? Les dernières statistiques relatives au mariage, au divorce ou aux naissances semblent le montrer, et le phénomène apparaît plus nettement en Flandre.
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Papa, maman, ma soeur (mon frère ou... mon chien) et moi: la famille nucléaire, qui fait les beaux jours du monde occidental depuis un demi-siècle, serait-elle menacée? Au profit d'une liberté individuelle érigée en culte? Les dernières statistiques relatives au mariage, au divorce ou aux naissances semblent le montrer, et le phénomène apparaît plus nettement en Flandre."La Belgique continue toutefois à renvoyer une image assez homogène de la famille, nuance Jan Kerkhofs, professeur émérite à la KUL et initiateur de l'enquête européenne sur les valeurs. En 1999, lors de notre sondage, 96 % des Flamands, ainsi que 97 % des Wallons et des Bruxellois, ont déclaré que la famille était "importante", voire "très importante" à leurs yeux." Pourtant, parallèlement, la tendance est à rechercher son bonheur personnel. Ainsi, chez les jeunes de 18 à 30 ans, seule une minorité des Flamands (39,5 %) pensent que le mariage ou une cohabitation stable est nécessaire au bonheur ( lire tableau 1). Cette attitude contraste avec la forte adhésion à l'idée du "bonheur à deux", à laquelle souscrivent toujours 71 % des Wallons et 67 % des Bruxellois. Depuis les années 1960, toutefois, la vie en couple et la filiation n'en ont pas moins connu des modifications importantes, quelle que soit la région. "Ainsi, en Wallonie, on constate que les gens vivent un peu plus souvent maritalement ou en concubinage (74,4 % des foyers) qu'en Flandre (69,26 %), selon notre étude sur les ménages belges de 1998, remarque Dimitri Mortelmans, sociologue à l'université d'Anvers (Universitaire Instelling Antwerpen). La différence n'est pas très importante. Mais, dans le nord du pays, la cohabitation reste liée aux jeunes couples. Ce n'est pas le cas en Wallonie, où le nombre de concubins est deux fois plus élevé qu'en Flandre dans la tranche d'âge des 40-49 ans." L'union libre, temporaire ou non, serait une alternative valable pour les Wallons, qui sont plus nombreux à considérer que le mariage est "dépassé", si l'on en croit l'enquête européenne sur les valeurs. Peut-être les Flamands continuent-ils à rechercher une formule plus officielle, davantage inspirée du mariage d'autrefois, comme en atteste le succès remporté par le contrat de cohabitation légale, en vigueur depuis le 1er janvier 2000. Cette convention entre deux personnes, avec des droits et des devoirs, a longtemps été présentée comme le "mariage des homos". En réalité, seule une minorité des contractants sont du même sexe. En novembre 2001, après quasiment deux ans d'application de la loi, 20 632 habitants ont signé un contrat de cohabitation légale selon le Registre national. Mais cela concerne surtout le nord du pays, avec 9 854 signataires (un record) en Flandre occidentale, par exemple, pour seulement 457 personnes à Bruxelles ou 521 en province de Liège. Le mariage serait-il de plus en plus contesté par la population? Voire. En 2000, le nombre d'unions célébrées à la maison communale de ville a augmenté: au total, 45 123 mariages ont été scellés en Belgique, soit presque 1 000 de plus qu'en 1999, selon l'Institut national de statistique (INS). La progression, qui s'explique notamment par la part croissante des remariages, s'est fait sentir dans les trois Régions. Elle a toutefois été plus spectaculaire à Bruxelles, avec une hausse de 7 %, qu'en Wallonie (augmentation de 2,6 %) et, surtout, qu'en Flandre (seul 1 % de plus). Les francophones seraient-ils plus romantiques? A l'université d'Anvers, Mortelmans a pris la peine d'étudier l'évolution de l'idéal amoureux. "En général, une grande partie de la population nourrit une conception "romantique" de l'amour, explique-t-il. Et ce, aussi bien en Flandre qu'en Wallonie. Ainsi, près d'un Belge sur deux déclare se marier ou cohabiter "pour la vie"." Une proportion équivalente de gens ont un idéal presque aussi "pur" de l'amour, pour reprendre l'expression du sociologue: ils souhaitent rester au moins "très longtemps" avec leur époux ou leur concubin. "Seule une minorité (environ 5 % des Belges) adoptent une attitude extrême. Ils se marient ou cohabitent pour "le temps que cela dure". Ils ne croient pas au grand amour." Or ces adeptes de la "polygamie", comme le dit Mortelmans, se recrutent essentiellement parmi les jeunes Flamands de 16 à 19 ans, alors que, dans cette catégorie d'âge, l'idéal romantique est plus présent en Wallonie. D'ailleurs, en Région wallonne, on enregistre désormais moins de divorces (baisse de 1,3 % en 2000). En Flandre, en revanche, leur nombre est en augmentation (hausse de 3 %), tout comme à Bruxelles où la progression atteint même 6,5 %.Le Belge existe toujoursLes Wallons se distingueraient-ils par leur fidélité? Le sociologue de la KUL a une explication plus terre à terre. "Les Flamandes travaillent davantage à l'extérieur: elles ont sans doute moins de réticences financières à divorcer", pense Kerkhofs. Il s'agit toutefois d'une évolution récente. Il n'y a pas si longtemps, l'inverse était vrai. Résultat: "Si l'on prend la population dans son ensemble, le nombre de séparations reste plus important en Wallonie, affirme Mortelmans. Selon notre enquête, cela concerne près de 19 % des Wallons qui ont été mariés ou ont vécu en concubinage, pour seulement 9 % des Flamands." Conséquence logique, la Wallonie compte davantage de familles monoparentales: 14 % des mères et des pères y vivent seuls avec un ou plusieurs enfants, pour 9 % des parents flamands et 12 % des Bruxellois, selon l'INS. Car, malgré les difficultés, les francophones semblent apprécier la vie de famille. A Bruxelles, le nombre de naissances est à la hausse depuis 1995, après une décrue dans les années 1980. La proportion d'enfants de moins de 5 ans y est même supérieure de 16 % par rapport à la moyenne du pays ( voir les pyramides des âges ci-contre). Cette progression concerne aussi bien les Belges que les étrangers. La Wallonie recense, quant à elle, davantage de jeunes entre 10 et 14 ans (voir carte, p. 47). "En général, les régions pauvres ont toujours plus d'enfants, observe Kerkhofs. Cela se vérifie à l'échelle européenne, dans le tiers-monde... C'était autrefois le cas dans le Limbourg." Si, en général, le nombre d'enfants diminue au fur et à mesure que le niveau d'instruction de la mère augmente, ce constat ne vaut pas pour les plus instruites. Les femmes diplômées de l'enseignement supérieur (universitaire ou non) ont souvent plus d'enfants que celles ayant arrêté leurs études après le secondaire. On n'atteint toutefois nulle part le taux de fécondité de 2,1 enfants par femme de moins de 45 ans, qui assure le renouvellement des générations. Selon l'INS, en 1995, la Flandre dénombrait 1,5 enfant par femme, pour 1,6 en Wallonie et 1,76 à Bruxelles. Dans le nord du pays, la baisse des naissances s'expliquerait notamment par l'augmentation de l'âge des mariés. Le nombre de mères qui y accouchent, après 35 ans, d'un premier enfant (5,2 % en 2000) a d'ailleurs doublé au cours des dix dernières années. Les Flamandes donneraient-elles la priorité aux études et à leur carrière? En tout cas, pour être heureuse, une femme ne doit pas nécessairement avoir des enfants, pensent, en Flandre, une large majorité des jeunes (89 % des 18-30 ans), selon l'enquête européenne ( voir tableau). Dans la même tranche d'âge, une minorité seulement des Wallons (43 %) et des Bruxellois (41 %) sont de cet avis. Résultat: le nord du pays se caractérise désormais par une proportion plus importante de ménages à deux personnes ( voir carte). Plus "progressistes" que les francophones, les Flamands? "La tendance à l'individualisation reste la même dans les trois Régions, précise Kerkhofs. L'émancipation des femmes est le phénomène le plus marquant du XXe siècle. Elle doit être attribuée à la féminisation de l'enseignement secondaire et supérieur." L'évolution connaîtrait toutefois une accélération dans le nord du pays. Un exemple? Près de trois francophones sur cinq approuvent l'assertion suivante: "un emploi, c'est bien, mais en réalité la plupart des femmes veulent surtout une maison et des enfants." Mais même pas un Flamand sur deux adhère à une telle proposition de l'étude européenne. Cette tendance apparaît aussi dans l'enquête menée par Mortelmans auprès des ménages. "Nous voulions savoir si l'on pouvait augmenter les chances de réussite d'un mariage ou d'une relation, explique le sociologue anversois. Les Flamands et les Wallons ont alors privilégié les mêmes valeurs: la fidélité, le respect, la compréhension, etc. Ils ont cependant divergé sur le problème du partage des tâches entre les hommes et les femmes." Trois Flamands sur quatre ont estimé ce point très important, pour seulement un Wallon sur deux. En Flandre, l'influence du modèle hollandais pèserait désormais de tout son poids. "Les Flamands se défendent de "copier" les Pays-Bas, explique Kerkhofs. Mais, dans les faits, nos pays ne sont plus hermétiquement cloisonnés. Autrefois, avant la Seconde Guerre mondiale, la Belgique était très orientée vers la France. Dans nos écoles, y compris en Flandre, on étudiait beaucoup le français et très peu l'anglais. L'Eglise flamande regardait aussi vers l'Eglise de France, et pas vers les protestants hollandais. Les Pays-Bas sont restés longtemps fortement religieux. Les calvinistes étaient très stricts. Mais, aujourd'hui, comme en réaction, les Hollandais sont beaucoup plus progressistes. Entre-temps, ils ont esquissé un mouvement de rattrapage et même de dépassement. Le lobby des homosexuels, par exemple, est très actif." Quant à la France, si elle continue d'être une référence en Wallonie, elle ne l'est plus du tout en Flandre. "Attention: selon l'enquête européenne, qui en est à sa troisième édition, les différences entre un Flamand et un Hollandais, ou entre un Wallon et un Français, restent plus importantes qu'entre un Anversois et un Liégeois, par exemple." Autrement dit, selon Kerkhofs, "le Belge" existe toujours.Dorothée Klein