Autant le dire tout de suite: quoiqu'à peine entamé quand j'écris cet article, le procès dit "du Rwanda", en fait celui de quatre accusés rwandais, me rend plein d'admiration et d'émotion. On y entre comme on entrerait dans la mer, sachant trop quels périls le guettent et qu'à tout moment il pourrait basculer, mais on le fait, me semble-t-il, avec un courage serein, avec humilité aussi, cela va de soi, et c'est bien, sans cacher ni se cacher les menaces que ménageront fatalement les portes qu'on ouvrira, béantes sur l'horreur. C'est un choix, une tentative à tout le moins, de rompre le silence qui est, comme toujours, l'alternative du négationnisme, du refus de voir ce qui fut, du refus de l'insupportable. Le procès nous donne à voir. A avouer peut-être aussi ? Comment oublier que le Premier ministre Verhofstadt est allé, s'autorisant de nous tous, demander pardon au peuple rwandais alors que nous étions là pour le protéger ? C'est notre responsabilité qu...

Autant le dire tout de suite: quoiqu'à peine entamé quand j'écris cet article, le procès dit "du Rwanda", en fait celui de quatre accusés rwandais, me rend plein d'admiration et d'émotion. On y entre comme on entrerait dans la mer, sachant trop quels périls le guettent et qu'à tout moment il pourrait basculer, mais on le fait, me semble-t-il, avec un courage serein, avec humilité aussi, cela va de soi, et c'est bien, sans cacher ni se cacher les menaces que ménageront fatalement les portes qu'on ouvrira, béantes sur l'horreur. C'est un choix, une tentative à tout le moins, de rompre le silence qui est, comme toujours, l'alternative du négationnisme, du refus de voir ce qui fut, du refus de l'insupportable. Le procès nous donne à voir. A avouer peut-être aussi ? Comment oublier que le Premier ministre Verhofstadt est allé, s'autorisant de nous tous, demander pardon au peuple rwandais alors que nous étions là pour le protéger ? C'est notre responsabilité qui est en première ligne aux assises de Bruxelles, au-delà, ou à côté, je ne sais, du sort de quatre accusés très symboliques en somme. Deux religieuses, un professeur d'université, un homme d'affaires, figures représentatives par excellence de ce que fut notre tutelle sur le Rwanda et le Burundi, et d'un processus qui conduisit à un génocide comparable, nous n'y échapperons pas, à celui des juifs par les nazis, des Arméniens par les Turcs - qui s'en souvient ? - à d'autres encore dont il est permis de craindre qu'ils ne se reproduisent au Moyen-Orient ou ailleurs. Contre quoi, il n'y a que la longue patience de la justice, sa démarche pesante, sans cesse encombrée d'exigences procédurales, d'objections à la fois inévitables et dérisoires. Mais c'est ça ou ce n'est rien, c'est-à-dire le silence des fosses communes. Quelle arme difficile à manier que celle de la compétence universelle, notion juridique aussi récente que le mot de génocide, utilisé pour la première fois vers 1945. La compétence universelle, compétence entendue ici comme le droit de juger, est en réalité bien plus qu'un droit, un devoir, que ça nous plaise ou non. Croyez qu'il m'impressionne que cela se passe si j'ose dire à la belge, dans une salle où tant de procès ordinaires, toujours tragiques néanmoins puisque les assises ne connaissent que des crimes réputés les plus graves, comme l'assassinat. Que nous sommes loin toutefois de procès triviaux, presque toujours nourris de l'égoïsme des accusés, ce moteur sempiternel de la criminalité ! Un mort n'émeut que quand on le voit, mais 800 000 morts ? Le juge Vandermeersch, qui a instruit l'affaire, est venu dire qu'il avait vu, de ses yeux, 20 000 cadavres à Munganza, dont des centaines de cadavres d'enfants. D'un seul coup, la compétence universelle, le devoir de juger n'importe où, n'était plus une formule juridique mais l'obligation de ne pas détourner les yeux, de regarder et de voir qu'un génocide est un assassinat, plus un assassinat, plus un assassinat. Combien j'approuve que ce procès, dit "du Rwanda" faute de le cerner, - procès dont on pouvait craindre qu'il ne fut qu'une justice spectacle- vienne à Bruxelles, chez nous, où tout concourt à dire les choses sans flonflon. C'est une bonne approche de la justice de ne point la parer d'oripeaux que la grande misère judiciaire de notre pays rendrait plus vains encore. On supprime les distances, on dit les choses et qu'un génocide est une mort plus une mort, plus une mort sans que nos cheveux cessent de se dresser sur notre tête. Il n'y avait, en tout cas, aucune autre approche recoupant mieux le message que délivra là-bas Guy Verhofstadt. J'ignore - qui pourrait le savoir ? - quelle direction prendront les débats les prochaines semaines et si, par exemple, on ne sera pas tenté de penser qu'on lutte contre l'impossible à vouloir faire la vérité, si le président Maes ne dira pas à nouveau que telle question "ne sera pas posée", la saisine de la cour étant limitée à ce qu'auraient réellement fait ou pas les quatre accusés - mais n'est-on pas saisi du fait ? J'ignore quels gouffres on va côtoyer, quels secrets d'Etat pourraient faire irruption, mais tout indique, au moins jusqu'à présent, une sorte de point de non-retour et que tous ces témoins rwandais qu'on a fait venir et ceux qu'on ne peut plus ne pas faire venir et qui placent, si je les entends bien à la télévision, une confiance quasi filiale dans ce procès voulu et mené par la Belgique, auront enfin la parole. Sans eux, la justice ne serait rien mais, avec eux, quelle épreuve! C'est l'envers obligé de la compétence universelle, du devoir de juger des faits qui se sont produits à 6 000 kilomètres de chez nous, que personne ne sortira indemne de ce procès. Tout d'un coup, la justice s'est levée, maladroite, encombrée, dépassée, débordée de toute part, mais quel espoir au bout de tant d'horreurs !Philippe Toussaint, rédacteur en chef du Journal des procès