"Toulouse-Lautrec, t'aurais bien dessiné Deneuve, Bardot ou Bo Derek. " Mélanges de poèmes et d'images, les linogravures écorchées d'Olivier Berteen (Villers-la-Ville, 1964) relèvent du registre de l'apostrophe. Adresse à Andy Warhol, adresse à Robert Rauschenberg, adresse à Jackson Pollock.
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"Toulouse-Lautrec, t'aurais bien dessiné Deneuve, Bardot ou Bo Derek. " Mélanges de poèmes et d'images, les linogravures écorchées d'Olivier Berteen (Villers-la-Ville, 1964) relèvent du registre de l'apostrophe. Adresse à Andy Warhol, adresse à Robert Rauschenberg, adresse à Jackson Pollock. Il y a aussi Banksy dont l'artiste dit qu'il est " une étincelle dans les ténèbres " et qu'il " donne une dimension spirituelle au taudis ". L'impression qui se dégage des oeuvres de l'intéressé, sagement alignées à l'étage de la salle Pierre Dupont, au BPS22, est celle d'un portrait de famille, voire d'une galerie de frères d'armes. " Ce sont mes amis ", déclare cet habitant de Gosselies en se dandinant nerveusement et en chantonnant derrière son masque de protection. Pour lui, nulle hiérarchie. Vrai : tous ont en commun cet impérieux désir d'expression, de mise en forme d'une béance. Musicien, poète et comédien, cela fait plus de dix ans qu'Olivier Berteen se rend à pied au club thérapeutique Théo Van Gogh, à Charleroi, lieu " intermédiaire " imaginé il y a trois décennies pour " sortir les patients psychotiques d'une approche exclusivement médicale ". C'est là que, récemment, il s'est initié à la gravure. Sans ménagement. " Il attaque la matrice de ses gravures comme un sculpteur ", explique Nancy Casielles, la commissaire de l'exposition. Juste à côté de ce travail en noir et blanc se profile celui d'Olivier Baudoin (Charleroi, 1986). Rien à voir. Ici, il s'agit de feuilles A4 sur lesquelles sont esquissés, aussi bien recto que verso, des traits aux marqueurs de couleur. Simples en apparence, les compositions sont traversées de rythmes, de motifs et de modulations chromatiques qui constituent une intrigante signalétique. Devant une réalisation plus ancienne, ce trentenaire élancé commente : " J'étais dans un état d'esprit négatif quand j'ai fait ceci. Cela se voit clairement. Chaque dessin est lié à ce qui se passe à un moment précis. " Passant sans transition à un groupe d'oeuvres plus récentes, Baudoin enchaîne : " Ici, c'est beaucoup plus joyeux. Significativement... (il s'interrompt). Je vous dis ce mot mais j'ignore ce qu'il veut dire. Je remarque quand même qu'il y a un serpent, c'est quelque chose qui me fait très peur. C'est lié à mon passé mais on ne va pas entrer dans le spirituel. Tout ce que je peux dire, c'est qu'à un moment un diable m'a pris. " Arrivé au club, il y a treize ans, Olivier a mis dix ans à s'intéresser au dessin. Pour lui, c'est avant tout un remède à l'ennui. Agencer des traits nécessite de sa part " une mise en condition ", comme s'il fallait quitter une bulle pour se glisser dans une autre. Il s'étonne de ce que l'on puisse trouver un intérêt à son travail. A la maison, où il vit seul, il ne lui vient jamais à l'esprit de saisir un marqueur. Au bout du couloir qui surplombe la salle rendant hommage à l'ancien bourgmestre de Braine-le-Comte, un pan de mur fait place à une centaine de portraits peints à l'aquarelle par Pat' (Nivelles, 1974). Impossible pour le visiteur de manquer cette série de visages graves. Passé le vertige graphique, l'oeil identifie là le profil de Paul Gauguin, ici un personnage de Picasso. Rimbaud, jeune, et un Oncle Sam échevelé sont également de la partie. Le trait est net, rapide et enlevé, inspiré qu'il est de photos et de dessins trouvés sur le Net. " Pat' produit beaucoup, explique Omer Özcetin, animateur en charge des ateliers artistiques du club Théo depuis 2007. Parfois, il utilise cinquante feuilles par jour. " De fait, on devine ici une volonté d'épuiser un genre ou peut-être s'agit-il, comme le pense l'équipe à l'initiative de l'accrochage, d'un " besoin vital de peindre ". Ce n'est pas l'institution carolo qui a mis le pied de ce quadragénaire à l'étrier de l'art. " J'ai suivi une formation en peinture à l'Académie et, pendant longtemps, j'ai travaillé l'abstraction ", raconte l'artiste arrivé il y a quinze ans au club. Avec son catogan et sa veste en jeans, Pat' semble détendu. Un détail trouble pourtant cette sérénité : une main tremblante rappelle que, même si la pharmacologie a évolué - certains membres prennent jusqu'à vingt comprimés par jour - elle continue d'opérer en sous-marin. Enfin, il y a Pascal Isbiai (Pont-à-Celles, 1969) qui est venu avec Irène, sa maman. Cheveux bouclés, teint mat, il semble timide derrière ses lunettes. Avançant avec précaution, Pascal s'arrête devant cinq oeuvres all-over ( NDLR : pratique artistique consistant à répartir les éléments picturaux sur toute la surface du tableau), réalisées au Posca. Ce sont celles que le BPS22 a sélectionnées. Géométriques et colorées, les compositions, qui témoignent d'une grande application et d'un travail sur le long terme, multiplient les plans, tant et si bien que le regardeur est absorbé dans une sorte d'enchevêtrement réticulaire. " J'ai réalisé les cadres moi-même ", s'enthousiasme ce passionné d'architecture qui collectionne les cartes d'état-major. Après avoir précisé qu'il était Belgo- Tunisien, confié son intérêt pour la géographie et évoqué sa dépression, il enchaîne sans transition sur le fait qu'il " aime les villes à taille humaine, proches d'un village, comme Amsterdam ou Lille ". Difficile pour l'observateur extérieur de ne pas imaginer un lien entre les labyrinthes urbains dessinés et les méandres d'un psychisme en quête de repères. Même si penser cette oeuvre en termes de " cartes mentales " a tout d'une coupable extrapolation. Il faut savoir que ce quatuor que l'on a eu la chance de rencontrer dissimule en réalité tout un choeur faisant vibrer l'exposition qui transforme le musée carolo en caisse de résonance dédiée à l'art hors norme. Au total, une quarantaine de talents, parmi lesquels certains préfèrent rester anonymes, dont on ne résiste pas à extraire quelques autres signatures, qu'il s'agisse des abstractions radieuses de Gunay Dalgic (Mont-sur-Marchienne, 1967) ou des "ascensiomètres" de Thaddeus Mazurek (Charleroi, 1966). Image détériorée La diffusion de ces voix que le monde tel qu'il va n'est pas spontanément disposé à entendre n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte d'observations, de convictions, de bonne volonté et, peut-être aussi, d'un soupçon de hasard. Directeur du club Théo, Jean-Pierre Evlard (63 ans) en explique la genèse : " Au départ, il y a le constat de Guy Deleu. Ce psychiatre à l'hôpital Vincent van Gogh a compris qu'il manquait un tiers-lieu pour les patients psychotiques. Ceux-ci passaient d'un espace protégé, la clinique, au grand dehors et à ses agressions. Ils revenaient forcément en crise. Deleu a compris qu'une structure ambulatoire était nécessaire. Il est parti aux Etats-Unis pour visiter des lieux de ce type. Il en est revenu emballé. C'est ainsi qu'en janvier 1990, le club Théo van Gogh voit le jour.La structure vivote jusqu'en 1995, année où elle passe la vitesse supérieure. Une équipe pluridisciplinaire de six personnes prend alors la problématique psychotique et les troubles bipolaires à bras-le-corps. " La force du projet, c'est que nous ne pratiquons pas de l'art- thérapie, il y a ici la volonté de ne pas soumettre l'expression à une autre finalité qu'elle-même. D'un côté, nous offrons aux patients des compétences pour aborder leurs troubles, de l'autre nous leur proposons une pratique artistique ", ajoute Jean-Pierre Evlard. Pour ce faire, le club a opéré des choix forts. L'atelier lui-même témoigne de cette volonté. Totalement ouvert, il n'est nullement contraignant, tout un chacun y entre et en sort quand il veut. Le type d'accompagnement importe également, ce qui explique que le choix d'un animateur- artiste, développant une pratique personnelle en parallèle, a été fait. La cheville ouvrière en question est Omer Özcetin (44 ans). L'homme a conscience de la difficulté de sa mission : " L'image que j'utilise pour parler de mon métier est celle du tuteur. Une plante qui pousse en s'appuyant sur un tuteur, c'est super. Mais si elle décide d'aller chercher la lumière ailleurs, c'est tout aussi bien. La liberté est fondamentale dans le processus. Je m'applique, c'est très difficile, à pousser les membres du club dans le sens de leur singularité. Dans leurs créations, ils ont la chance inouïe ne pas être muselés par des codes et des conventions. " Cette mise au jour d'un soi profond est d'autant plus précieuse que, comme l'explique Jean-Pierre Evlard, les personnes qui arrivent au club " font face à une image extrêmement détériorée d'elles-mêmes ". Il n'est pas difficile d'imaginer, dans ce contexte, l'effet salutaire d'une reconnaissance artistique. Dans cette idée, l'entrée dans le giron de la création adoubée doit se faire en bonne et due forme, pas seulement par le biais de collectionneurs désireux de faire des acquisitions à bons prix. " Il existe un malentendu, concède le directeur du club, certains achètent parce que cela représente pour eux "l'art des fous", c'est inévitable. " De son côté, Nancy Casielles soutient une autre approche : " J'ai voulu exposer des artistes au regard de leur production. Ce qui m'intéressait, ce sont les oeuvres que j'avais sous les yeux, pas les biographies. En aucun cas, il n'était question de faire ce lien romantique qui unit la pathologie à l'oeuvre, quand elle n'en fait pas la condition sine qua non. " A cette consécration, il faut en ajouter une autre, soit tout le sens apporté par l'ancrage local de la proposition : exposer au BPS résonne comme l'hommage de toute une région à ses talents.