Professeur à l'UCL, ce Belgo-Palestinien dirige le Centre d'études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac).
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Professeur à l'UCL, ce Belgo-Palestinien dirige le Centre d'études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac). Bichara Khader : Que des musulmans, des Arabes et des Belges soient en colère, je le comprends parfaitement. Mais brandir de tels slogans racistes, c'est une attitude à condamner avec la plus grande véhémence. On ne peut accepter la stigmatisation des juifs en considérant qu'ils sont l'extension quasi naturelle de l'Etat d'Israël. Tout comme il faut condamner les manifestations d'islamophobie, en plein renouveau depuis le 11-Septembre, et qui suinte dans de nombreux commentaires. Ces jeunes vivent des situations sociales difficiles. Leur antisémitisme est davantage la manifestation d'une colère que l'expression d'une idéologie. Ils ne sont pas bien informés sur les enjeux. Ils considèrent que le conflit oppose les musulmans aux juifs d'Israël et, comme Israël est un Etat juif, à l'ensemble des juifs du monde. C'est une erreur fondamentale : le conflit est essentiellement politique et oppose deux peuples qui se disputent une même terre. En outre, ces jeunes doivent comprendre qu'il n'existe pas de communauté juive monolithique. De nombreux juifs dénoncent la colonisation et les bombardements de Gaza ! Dès ses débuts, le sionisme a légitimé le projet de création d'un Etat juif en Palestine par des idées telles que le " retour à la Terre promise " et le " peuple élu ". Cela a conduit à justifier la colonisation de la Cisjordanie et l'annexion de Jérusalem-Est, à gommer les noms palestiniens, bref, à créer une nouvelle réalité géographique et démographique au nom du " retour des juifs sur la terre de leurs ancêtres ". Cette dangereuse rhétorique a engendré à son tour un discours semblable du côté du Hamas, qui considère la Palestine comme une terre waqf ( NDLR : une donation) musulmane. Il est aberrant de confondre antisémitisme et antisionisme. Faire taire la critique en brandissant l'accusation d'antisémitisme est le meilleur moyen de produire l'effet contraire. Je m'inquiète depuis plusieurs années de la montée du racisme dans une Europe aujourd'hui frappée par une crise économique, mais aussi éthique. Dans ce contexte, on cherche des boucs émissaires pour se conforter dans sa propre identité. Les musulmans comme les juifs en souffrent. A ce niveau, ils sont dans le même campà Aucun Arabe n'a intérêt à faire commerce avec le négationnisme. Le nazisme et la Shoah sont des faits historiques avérés, on ne revient pas là-dessus. Mais l'instrumentalisation de la tragédie juive peut choquer. L'historienne Edith Zertal parle de " surcommémoration de la Shoah ". C'est une dérive dangereuse, mais les juifs sont mieux placés que moi pour en parler. Il ne faut rien sous-estimer. Les incidents ne sont pas très graves pour l'instant, mais ravivent la peur de nombreux juifs dont la mémoire reste traumatisée. Cela dit, si les images de sang et de feu à Gaza continuent de défiler sur les écrans, je crains que le conflit s'invite davantage dans nos cités. La colère est légitime, mais son expression ne l'est pas toujours. Entretien : F.J.O.