Etrange situation que celle de l'art africain qui est aujourd'hui comme dépossédé de lui-même. Le tout pour une aliénation qui est vécue concrètement - 90 % des oeuvres sommeillent dans les musées européens - mais également théoriquement - le discours lui aussi a été confisqué par les Occidentaux qui lui assignent une vocation " essentialisée " souvent réduite à l'ethnologie. Cette situation unique nécessite un renversement des perspectives. C'est en tout cas ce que pensent le collectionneur Sindika Dokolo (1972, Kinshasa) et l'artiste Kendell Geers (1968, Johannesbourg), qui signent ensemble une exposition salutaire à Bozar. Modus operandi ? Le plasticien a eu carte blanche pour opérer un choix de 150 oeuvres parmi le corpus de 5 000 oeuvres de l'homme d'affaires congolais (l'une des collections les plus importantes au monde). But de la manoeuvre ? Proposer une autre lecture de l'art africain, que les intéressés qualifient de " afrocentriste ".

Masque Mano, Côte d'Ivoire. © Paso Doble / studio Philippe de Formanoir

Loin du fétichisme habituel et des cartes postales fétides, IncarNations se veut une réaction " à la tendance d'appréciation de l'art africain basée sur la qualité esthétique des oeuvres, sur leur origine " et, bien sûr, sur leur contexte ethnographique, poncif invariablement déballé quand le sujet est mis sur la table. Contre cela, Dokolo et Geers entendent montrer l'éclatante spiritualité qui constitue le fil rouge de l'art tel qu'il se déploie sur le continent africain. Pour le duo, " nkisi " criblé de clous ou toiles flamboyantes ont ceci de particulier qu'ils ne se laissent pas seulement scruter, ils nous " regardent en retour ". Au total, l'oeil acéré de Geers a retenu 150 pièces, relevant tant du registre classique que contemporain, de la sculpture que de l'installation. Le casting ? Il est alléchant, on retient notamment : les tableaux très black power de l'Américain Kehinde Wiley, les images maladives du Sud- Africain d'origine américaine Roger Ballen, les résiliences telles que le photographe congolais Sammy Baloji les a pointées ou encore les fantastiques portraits rituels de la New-Yorkaise Phyllis Galembo. Soit, une mosaïque foudroyante, qui dit la complexité de l'identité africaine, agencée au fil d'une scénographie qui restitue l'effervescence d'une métropole africaine.

Sibusiso, Cagliari, Sardinia, Italy, Zanele Muholi. © Zanele Muholi, Courtesy of Stevenson

Comment ce projet pas banal, liant artiste et collectionneur, a-t-il été initié ?

Sindika Dokolo : L'idée a germé à Bruxelles, il y a cinq ans. Kendell est à la fois un ami et un artiste que je collectionne depuis longtemps, notamment parce qu'il a travaillé sur la matérialisation de la " nation arc-en-ciel " en Afrique du Sud ( NDLR : un concept de société postraciale forgé par l'archevêque Desmond Tutu). Nous avons passé une soirée entière à discuter. A l'époque, j'étais très concentré sur la partie classique de ma collection d'art. Pour me provoquer, Kendell m'a lancé que si je consacrais autant d'énergie au volet contemporain, je serais l'un des meilleurs collectionneurs d'art africain au monde. J'étais estomaqué, surtout qu'il a ajouté que je n'avais pas deux collections, une ancienne et une actuelle, mais une seule. Cela m'a incité à regarder l'histoire de l'Afrique autrement.

Repose-tête Luba, République démocratique du Congo. © Paso Doble/studio Philippe de Formanoir

Quelle est l'impulsion originelle de votre collection ?

S. D. : Ce qui m'attire dans l'art, c'est ce que Picasso a appelé " l'art d'exorcisme ", l'idée qu'un artiste ait voulu donner une forme physique à un esprit. En ce sens, j'emprunte d'ailleurs cette idée à Kendell ; la particularité d'une oeuvre d'art africain, c'est que quand vous la regardez, elle vous fixe droit dans les yeux en retour. Jusqu'au plus profond de votre âme.

Kendell Geers : Parce que c'est vivant...

Il faut donc comprendre le titre de l'exposition à la façon d'une proposition " vivante ", " incarnée " ?

S. D. : Nous avons préféré le mot " IncarNations ", avec le pluriel et le jeu de mots induit par la majuscule, plutôt qu' embodiment, dont la signification est proche, parce que l'exposition se veut une plateforme de réflexion autour de la question de la frontière, de la nation. En Afrique, il existait des nations avant que n'apparaissent les frontières ; tandis qu'en Europe, les phénomènes migratoires ont aiguisé cette problématique.

Un des axes de l'exposition repose sur l'idée d'une continuité, faite de spiritualité, entre art classique et art contemporain africain. Que pensez-vous de l'opinion qui conteste ce lien en raison de la différence des contextes, estimant qu'il y aurait une pureté de l'art traditionnel qui se serait diluée dans la création actuelle dont la production répond aux impératifs du marché ?

K. G. : Cette exposition entend ébranler le mythe, typiquement occidental, qui voudrait que l'Afrique ait été un continent isolé, une sorte d'Eden au sein duquel une création " pure " a vu le jour. On oublie qu'en 1491, un an avant la découverte de l'Amérique, l'homme qui était à la tête du royaume du Kongo, le roi Nzinga a Nkuwu, s'est rendu au Portugal pour se convertir de son plein gré au christianisme. A son retour, il a imposé cette religion sur ses terres, la même année où Botticelli a peint La Naissance de Vénus. Ceci pour dire que l'Afrique n'a jamais été une île, il y a toujours eu des échanges et du dialogue. Bref, un marché a d'une certaine manière toujours existé. Imaginer une Afrique intacte, pure, sauvage est une manière de défendre la nécessité d'une tutelle pour un continent qui serait resté au stade de l'enfance.

Twilight of the Idols (Fetish), Kendell Geers. © Courtesy of the artist

S. D. : La vitrine sur laquelle s'ouvre l'exposition renferme un " nkisi ", ce que l'on appelle improprement un fétiche. Pour de nombreux Européens, cette statue incarne le paganisme africain dans toute sa splendeur. On la croit exempte de toute influence. Pourtant, les clous et le verre qui l'ornent sont le résultat d'échanges commerciaux, mais également d'idées et de vision du monde, avec la chrétienté.

L'Occident vit sur un fantasme d'Afrique...

K. G. : En réalité, rien n'a changé. Pour prendre un exemple emblématique, nous continuons à voir le monde à partir des planisphères que nous connaissons, c'est-à-dire comme si l'Europe était le centre du monde. Cette façon de représenter la planète s'est imposée comme une norme alors que c'est une construction on ne peut plus idéologique. IncarNations entend mettre fin à ce type de préjugés.

S. D. : Ce qui est vrai en matière de cartographie vaut également pour l'art. Il est temps d'opérer une révolution copernicienne. Il est crucial de mettre au jour d'autres manières d'appréhender l'art africain, de jeter un regard africain sur l'Afrique, de reprendre le contrôle sur le récit dont le continent et sa production artistique sont l'objet.

IncarNations traite inévitablement d'une question à l'actualité brûlante, la restitution du patrimoine africain. Ce sujet vous tient à coeur...

S. D. : Une salle entière est dédiée à cette problématique sur laquelle je travaille depuis plusieurs années par le biais de ma fondation. C'est logique car Bruxelles est une plaque tournante en la matière. Je le dis plutôt d'une façon positive car le fait que de nombreuses pièces aient été prises en charge par des dépositaires peut permettre leur restitution dans de bonnes conditions. Je veux continuer le travail que j'ai entrepris avec le musée de Dundo ( NDLR : l'homme d'affaires a rapatrié dans leur lieu d'origine, l'Angola, une dizaine de pièces pillées au moment de la guerre civile, qui a secoué le pays entre 1975 et 2002).

Kendell Geers © Christina Abdeeva

Quel message voulez-vous faire passer ?

S. D. : Qu'il est important que le monde se rende compte que l'Afrique a droit à sa dignité, à son histoire, à son patrimoine, comme n'importe quel autre continent.

Imaginez-vous étendre cette démarche à d'autres pays ?

S. D. : Oui, je pense à la RDC, où je viens de remettre les pieds après cinq années d'absence. Je voudrais aider les musées de Kinshasa et de Lubumbashi à récupérer des oeuvres. Je vais utiliser la même méthode qu'auparavant, c'est-à-dire réaliser un travail consciencieux d'identification, de lien avec les réserves des musées en question, présenter des images claires... Tout cela afin qu'il n'y ait pas de discussion possible quant à l'appartenance des pièces. Il sera aussi question de verser des indemnités aux dépositaires qui ne seraient pas tentés de les remettre de bonne grâce. Cela dit, il y a eu plusieurs précédents de détenteurs, collectionneurs ou marchands qui nous ont spontanément remis des objets une fois qu'il a été clairement établi qu'ils avaient été volés. J'insiste bien sur le fait qu'il s'agit d'artefacts ayant appartenu à des institutions publiques et qui se retrouvent entre les mains de particuliers. Juridiquement, c'est imparable... mais personne ne semble s'en émouvoir.

Sindika Dokolo. © dr

Certains objectent que de précédentes restitutions se sont avérées malheureuses, les oeuvres resurgissaient sur le marché à peine rendues aux musées concernés.

S. D. : Ces objets se sont retrouvés en circulation car il y avait une demande. Tout cela a le mérite de mettre en perspective une situation particulière : 90 % de l'histoire et du patrimoine africain sont détenus par des institutions muséales. Ce n'est pas rien pour un continent qui au début du xxie siècle a besoin de comprendre qui il est pour se projeter dans le futur. Surtout quand on sait que la plupart des musées en question sont des espèces de vieilleries coloniales incompatibles en termes de qualité avec les oeuvres qu'ils recèlent.

K. G. : Si vous avez en tête ce que nous disions au début de la conversation, à savoir que de telles pièces vous regardent parce qu'elles sont vivantes, imaginez ce qu'elles peuvent ressentir en étant emprisonnés au British Museum ( rires).

IncarNations, à Bozar, à Bruxelles. Du 28 juin au 6 octobre prochain. www.bozar.be.