L'histoire, déjà longue, de l'aventure extrême est émailée de multiples et fascinants défis d'hommes et de femmes aux prises avec les éléments. L'eau, l'air, la banquise ou la montagne. Ce fabuleux roman regorge de faits épiques, révélant, tour à tour - si ce n'est tout à la fois - la curiosité, la passion, l'imagination ou le courage humains. Au siècle dernier, les initiatives de ce type ont été particulièrement abondantes. Certaines sont restées uniques. D'autres ont donné naissance à de véritables compétitions, désormais réglementées et organisées à intervalles réguliers.
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L'histoire, déjà longue, de l'aventure extrême est émailée de multiples et fascinants défis d'hommes et de femmes aux prises avec les éléments. L'eau, l'air, la banquise ou la montagne. Ce fabuleux roman regorge de faits épiques, révélant, tour à tour - si ce n'est tout à la fois - la curiosité, la passion, l'imagination ou le courage humains. Au siècle dernier, les initiatives de ce type ont été particulièrement abondantes. Certaines sont restées uniques. D'autres ont donné naissance à de véritables compétitions, désormais réglementées et organisées à intervalles réguliers.Ainsi, en septembre 1966, les Britanniques Chay Blyth et John Ridgway sont les premiers à traverser l'Atlantique à la rame. Trente ans plus tard, en octobre 1997, Sir Blyth a mis sur pied la première course de traversée de l'Atlantique, sur des bateaux uniformes, de 7 mètres de longueur pour 2 mètres à peine dans sa plus grande largeur, pour équipages de deux rameurs, et sans assistance. Les vainqueurs néo-zélandais Rob Hamill et Phil Stubbs n'ont mis que quarante et un jours pour couvrir les 5 000 kilomètres qui séparent, par vents et courants favorables, Tenerife (îles Canaries) et Port Saint-Charles (Antilles). A l'image du célèbre Vendée Globe (le tour du monde à la voile, en solitaire, sans escale et sans assistance), The Atlantic Rowing Race se déroulera désormais tous les quatre ans. La deuxième édition s'élancera, en octobre prochain, de Tenerife. Le nombre de participants a été limité à 50 bateaux. Parmi eux, des Belges. Quels sont leurs motivations, leurs moyens et leurs ambitions ? Les premiers à relever ce défi étaient les Bruxellois Pascal Hanssens et Serge Van Cleve, amis de longue date, actifs dans le secteur Horeca ( lire Le Vif/L'Express du 20 novembre 1998). Sportifs polyvalents, auteurs de plusieurs traversées à la voile, ils souhaitent étancher leur soif d'aventure, de liberté, et assouvir un goût affirmé pour le risque et la compétition. Or, à la quarantaine, cette traversée de l'Atlantique est sans doute de l'une des dernières occasions d'accomplir un tel effort physique dans des conditions favorables. Le Hutois Denis Bribosia, 36 ans, depuis trois ans conseiller juriste au Conseil de l'Europe, à Strasbourg, après avoir silloné le monde pour des causes humanitaires, clame, lui, avant tout, son grand amour du large. Cette sorte de lien intime et envoûtant avec l'océan mythique l'habite depuis l'enfance. Pour lui, la traversée à la rame représente l'harmonie la plus totale avec l'élément naturel. L'appellation de son projet, "L'Atlantique à mains nues", qu'il partage avec son équipier breton Gregory Loret, moniteur d'aviron de mer, à Brest, est tout un symbole: en fait, les rames ne sont que le prolongement des bras. Selon Bribosia, le défi favorise encore d'autres défoulements: par exemple, la possibilité de satisfaire son aspiration à une espèce de retour aux sources. Le moyen primitif et lent de progression qu'impose l'épreuve se trouve, de manière salutaire, aux antipodes de facteurs qui (dé)règlent notre vie en société, comme la haute technologie et la vitesse. A ce propos, le Hutois évoque volontiers l'écrivain tchèque Milan Kundera : "Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, la vitesse et l'oubli." Enfin, les frères Alain et Bruno Lewuillon, 48 et 47 ans, anciens rameurs de haut niveau, participants aux Jeux olympiques et aux championnats du monde, ont récolté ensemble 45 titres de champion de Belgique, toutes catégories confondues. Aujourd'hui moniteurs à l'Adeps, ils trouvent dans cette course une suite logique à une carrière entièrement vouée au sport. Pour eux, il apparaît bien que la compétition l'emporte sur l'aventure. Ni la distance ni l'intensité de l'effort n'effraient ces stakhanovistes de la rame, également habitués aux marathons de l'aviron. A l'examen, leurs performances chronométriques à l'entraînement sont d'ailleurs celles de vainqueurs potentiels. Vieux routiers de l'aviron, ils possèdent, bien sûr, la puissance, l'endurance et la technique qu'exige leur discipline, ainsi que le moral et la détermination qui y assurent la réussite. "Oui, nous partons pour la gagne, ose Bruno Lewuillon, car, si c'était seulement pour le fun, on ne se lancerait pas dans une course de pareille envergure." A cinq mois du départ, il n'y a plus guère de place pour l'improvisation. Les budgets, de 3,5 à 4 millions de francs par équipage, devraient être bouclés. Ils ne le sont pas. Bribosia et les frères Lewuillon n'ont encore rassemblé qu'une bonne moitié de la mise. Mieux lotis, Hanssens et Van Cleve ne sont plus à la recherche que d'environ 800 000 francs. Mais, à défaut de les trouver ailleurs, ils obtiendront l'aide de leur club, le Cercle des régates de Bruxelles. En guise d'émulation à leur course au parrainage, toutes les équipes accompagnent également celle-ci d'animations parallèles, menées sur le Net et axées sur des objectifs humanitaires ou des actions éducatives pour les jeunes. Exemples: l'Oeuvre royale des berceaux Princesse Paola pour Hanssens et Van Cleve, la Chaîne de l'espoir pour les frères Lewuillon. Autre nécessité : les participants affûtent évidemment leur condition physique et leur technique de façon de plus en plus intensive à mesure qu'approche le départ. Chacun selon ses besoins et ses envies s'escrime, dès lors, dans les salles de fitness, en forêt, sur les stades et sur les plans d'eau. Il faut aussi préparer l'organisme au régime alimentaire lyophilisé, qui sera le sien tout au long de l'épreuve. Par ailleurs, des stratégies s'élaborent. Qui fera quoi et quand sur le bateau ? Quelle alternance envisager entre les heures de rame et de repos ? En règle générale, lors de l'épreuve de 1997, les équipiers ont ramé chacun dix heures par tranche de vingt-quatre heures, à raison de deux à trois heures à tour de rôle. Toujours seul, jamais à deux. "On n'avance pas deux fois plus vite en ramant ensemble, savent les frères Lewuillon. Cela représenterait donc une perte d'énergie." Les frères champions ont également décidé qu'il y aura toujours l'un des deux aux rames: pour éviter la dérive du bateau, bien sûr, mais surtout pour garder l'embarcation dans le bon axe des vagues et permettre à l'équipier au repos de dormir sans gêne. Dans le cas contraire, il y aurait encore un gaspillage de forces, par manque de récupération. En fait, malgré une préparation des plus minutieuses, l'aventure conserve de nombreux mystères. "La part d'inconnu reste très importante, estime Bribosia. Ce ne sera pas une balade. Mais, plus on se prépare mentalement aux difficultés, mieux on y résistera". En vérite, à l'assaut d'un tel défi, le muscle principal, c'est le cerveau. "S'il ne veut pas avancer, on n'avance pas", affirmait, il y a vingt ans déjà, le Français Gérard d'Aboville, auteur, en 1980, d'une traversée de l'Atlantique à la rame, en solitaire.Emile Carlier