Qui se souvient des quatre pères blancs de Tizi Ouzou ? Qui se rappelle Jean Chevillard, Charles Deckers, Alain Dieulangard et Christian Chessel ? C'était deux jours après Noël, le 27 décembre 1994, à Tizi Ouzou, cette ville toujours un peu rebelle au c£ur de la Kabylie algérienne. En quelques minutes, les missionnaires tombent sous les balles d'un commando islamiste et sont tués dans leur maison des faubourgs. Sur place, l'émotion est immense. Des milliers de musulmans se pressent aux funérailles. Les youyous des femmes crient la douleur de la population. Puis le silence recouvre leur histoire, comme s'il fallait à tout prix oublier. Pourtant, cette tragédie ressemble étrangement au massacre des sept moines de Tibéhirine.
...

Qui se souvient des quatre pères blancs de Tizi Ouzou ? Qui se rappelle Jean Chevillard, Charles Deckers, Alain Dieulangard et Christian Chessel ? C'était deux jours après Noël, le 27 décembre 1994, à Tizi Ouzou, cette ville toujours un peu rebelle au c£ur de la Kabylie algérienne. En quelques minutes, les missionnaires tombent sous les balles d'un commando islamiste et sont tués dans leur maison des faubourgs. Sur place, l'émotion est immense. Des milliers de musulmans se pressent aux funérailles. Les youyous des femmes crient la douleur de la population. Puis le silence recouvre leur histoire, comme s'il fallait à tout prix oublier. Pourtant, cette tragédie ressemble étrangement au massacre des sept moines de Tibéhirine. Comme pour ces derniers, l'Algérie et eux, c'était une histoire ancienne, une histoire d'attachement à la terre âpre de Kabylie et, plus encore, aux gens qui l'habitaient. Chevillard, Dieulangard, Deckers ont vécu la guerre d'Algérie, puis les premières heures mouvementées de l'indépendance. Certains d'entre eux ont même pris la nationalité algérienne. Tous parlent l'arabe, voire l'enseignent. Ils pratiquent aussi le tamazight, la langue berbère, concurrente de l'arabe en Kabylie. Autant dire qu'ils se sentent chez eux. En septembre 1993, ils sont rejoints par un jeune homme, le benjamin de la communauté, Christian Chessel. A son arrivée, le père Christian est âgé de 34 ans. Mais cet ingénieur en génie civil, titulaire d'une licence de lettres et diplômé de théologie, connaît déjà la Kabylie. Il y a séjourné deux ans, entre 1986 et 1988, à l'occasion d'un stage de formation et d'adaptation à la vie missionnaire. " Il était heureux de retrouver les gens avec qui il avait passé de bons moments pour construire ensemble ", raconte sa s£ur, Marie-Agnès. D'autant que Christian Chessel a un projet : édifier une bibliothèque où les étudiants de Tizi Ouzou pourraient trouver des livres, des revues spécialisées et des salles de travail. Il établit des plans, tout en jouant le rôle d'écrivain public. Du haut de ses 75 ans, Alain Dieulangard est l'aîné. Il a passé presque toute sa vie en Kabylie. Ici, les gens l'ont affublé d'un surnom affectueux, malgré les apparences : ils l'appellent " Mahfouz " (le Hérisson). Homme de prières, presque plus moine que missionnaire au dire d'un autre père blanc, il s'est forgé une réputation auprès des vieilles femmes, qui le vénèrent à l'égal des marabouts. Elles viennent même le toucher pour recevoir de lui la grâce. Pourtant, comme les autres religieux catholiques, le Hérisson ne fait pas de prosélytisme. Bien que missionnaires, ils préfèrent aider que convertir. Le cas de Charles Deckers est un peu différent. Ce Belge de 70 ans est arrivé pour la première fois à Tizi Ouzou en 1955. Contrairement aux autres pères, français, sa nationalité le décharge du poids du passé colonial. Il est même naturalisé algérien. Lui s'est dévoué à la formation professionnelle des jeunes, en créant notamment des centres d'apprentissage. " La population locale lui était particulièrement reconnaissante, car il n'hésitait à guerroyer pour elle avec l'administration ", témoigne son frère Simon. C'est d'ailleurs l'un de ces coups de gueule qui lui a valu d'être " exilé " à la cathédrale Notre-Dame-d'Afrique, à Alger. Mais il revient régulièrement à Tizi Ouzou, pour y rencontrer les pères et leur supérieur, Jean Chevillard. A 69 ans, celui-ci est à la tête de l'ordre des Pères blancs pour l'ensemble de la Kabylie. Il lui revient de gérer les relations parfois compliquées avec les autorités. Cet ancien résistant, qui a rejoint la France libre en Afrique du Nord à l'âge de 16 ans, s'attache au développement des établissements diocésains. Ils accueillent jusqu'à 40 000 élèves. Le père Jean a aussi créé un " secrétariat populaire " où les Kabyles peuvent trouver assistance pour remplir des papiers. La porte est toujours ouverte ; la confiance, totale. En ce mois de décembre 1994, l'Algérie vit pourtant dans une ambiance de guerre civile. On ne compte plus les attentats islamistes et les représailles ou les opérations de l'armée qui ne font qu'allonger la terrible liste des victimes d'exactions en tout genre. Quelques mois plus tôt, le 8 mai 1994, deux religieux français, ont été tués à Alger. En dépit de cette menace sourde, l'ordre des Pères blancs n'envisage pas le départ d'Algérie. Pas plus que les autorités locales ne demandent aux missionnaires de s'en aller. " De toute façon, explique Simon Deckers, mon frère n'avait pas l'intention de partir. Il était viscéralement attaché aux Kabyles. " Dans leurs courriers ou leurs conversations téléphoniques avec leurs familles, les quatre pères blancs ne manifestent aucune inquiétude, même s'ils sont conscients du danger. Car la tension est encore montée d'un cran. Un Airbus d'Air France reliant Alger à Paris a été détourné sur Marseille par un commando d'islamistes. Ceux-ci sont tués, le 26 décembre, après avoir assassiné trois passagers, lors d'une intervention des forces françaises. Le lendemain, vers midi, des coups de feu éclatent dans la maison des pères blancs de Tizi Ouzou. Des terroristes déguisés en policiers enferment ouvriers et employés dans une pièce. Puis se présentent au père Chevillard. Ils exigent du supérieur qu'il les suive et monte à bord d'une camionnette garée dans la cour. Celui-ci demande alors à téléphoner au commissaire, qu'il connaît bien. Les faux policiers le tuent aussitôt d'une rafale de kalachnikov. Le père Charles Deckers, qui vient d'arriver d'Alger pour célébrer la fête du supérieur, est la deuxième victime. Les pères Dieulangard et Chessel tentent de s'enfuir pour alerter les secours. Ils sont abattus tous les deux dans le dos. L'action est revendiquée par le Groupe islamique armé (GIA), fer de lance du fondamentalisme musulman. Cet assassinat ne provoque l'ouverture d'aucune enquête à Paris. A la différence des moines de Tibéhirine, la justice ne s'est pas penchée sur le sort dramatique des quatre pères blancs. A Rome, l'ordre se fait discret. Et les familles lui emboîtent le pas. Pour ne pas mettre en danger ceux qui sont restés en Algérie. Pour ne pas mener un combat inutile. A Tizi Ouzou, les pères martyrs ne sont pas tout à fait oubliés. Une association culturelle a pris en charge leur mémoire, comme l'explique son président, Ziad Lefgoum. " Nous avions une relation tellement humaine avec les pères blancs, dit-il. C'est un devoir moral et citoyen de commémorer notre peine. " En 2004, une cérémonie avait été organisée pour le 10e anniversaire de leur assassinat. Les familles avaient été conviées. Elles étaient toutes venues de France constater à quel point les pères avaient marqué les esprits. Une nouvelle fois, comme dix ans plus tôt, l'émotion était tangible, et le souvenir des disparus, vivace. " Je comprends désormais pourquoi mon frère aimait tant ces gens-là ", avait confié, bouleversée, la s£ur d'Alain Dieulangard à un autre père blanc. Aujourd'hui, à Tizi Ouzou, la bibliothèque imaginée par Christian Chessel est sortie de terre. Trois pères blancs occupent à nouveau la maison de l'ordre. Mais ils sont placés sous la protection permanente de l'armée. Un militaire veille à leur porte. Pascal Ceaux et Jean-Marie Pontaut