Si vous vous rendez sur le site de la jeune et belle maison d'édition Do, vous apprendrez qu'Ota Pavel (1930 - 1973) a sombré dans la dépression après s'être entendu crier par un joueur dépité, à l'heure où, reporter sportif, il saluait la 3e place de l'équipe tchèque de hockey sur glace aux Jeux olympiques d'hiver en 1964 à Innsbruck : " Toi, le Juif, va te faire gazer ! " Et que, dès lors, interné en psychiatrie à de fréquentes reprises, il est devenu écrivain. De là des livres, peu nombreux certes (il mourra d'une crise cardiaque à 43 ans) mais immédiatement considérés comme des chefs-d'o...

Si vous vous rendez sur le site de la jeune et belle maison d'édition Do, vous apprendrez qu'Ota Pavel (1930 - 1973) a sombré dans la dépression après s'être entendu crier par un joueur dépité, à l'heure où, reporter sportif, il saluait la 3e place de l'équipe tchèque de hockey sur glace aux Jeux olympiques d'hiver en 1964 à Innsbruck : " Toi, le Juif, va te faire gazer ! " Et que, dès lors, interné en psychiatrie à de fréquentes reprises, il est devenu écrivain. De là des livres, peu nombreux certes (il mourra d'une crise cardiaque à 43 ans) mais immédiatement considérés comme des chefs-d'oeuvre. Si vous poursuivez avec Do, qui soigne à fond ses rubriques, vous verrez une vidéo qui représente la rivière Berounka, " le fleuve de ma vie " selon Ota Pavel. La vallée de la Berounka ressemble de manière saisissante à celle de l'Ourthe si on l'imagine sans l'E25 qui la double de son large ruban sonore. Et c'est la douceur de l'Europe d'avant les autoroutes que l'on retrouve dans le récit qu'Ota Pavel consacre à cette rivière et à son amour des poissons. A vrai dire, même sans le conseil insistant d'un libraire, j'aurais acheté l'ouvrage pour le graphisme de la couverture. Quels sont ces poissons élégants, entrelacés sur un fond turquoise pâle ? J'avoue que je n'y connais rien, mais que l'écriture où se coule cette vie sauvage m'a ravie. Les lecteurs, unanimes, y voient un livre heureux, voire antidépressif. Et il est vrai que l'alliance de poésie et d'humour qui l'imprègne en fait une lecture d'été idéale. Il s'agit de l'attachement du narrateur à son père qui, interné à Terezin, revient avec une passion intacte pour la pêche. Il s'agit de l'apprentissage de cet art aussi persévérant qu'ébloui (" les mâles de cette espèce ont les lèvres rouge-sang et leur corps est marbré de vert émeraude et de noir de velours "). Il s'agit d'une adolescence marquée par le génocide (" les pommes de terre poussaient même sur les tombes des hommes et des garçons exécutés et quand les femmes les arrachaient on aurait dit des coeurs humains "). Mais les souvenirs de la guerre se voient adoucis par la proximité d'une nature encore en santé éclatante, gonflée d'existences sauvages. L'eau y coule, y dévale, y déborde, y dort, y tremble, y miroite. De la chevesne à l'anguille, des vies secrètes, vives et rusées, y foisonnent. Le barbeau, une fois transpercé son " corps argenté aux allures de merveilleux long-courrier ", se révèle une bénédiction pour les estomacs affamés. A l'heure où, un été après l'autre, nos rivières décroissent sous d'immobiles anticyclones, à l'heure où un tiers des poissons d'Europe est menacé d'extinction, à l'heure où la nature, qui consolait de tout, doit être consolée à son tour, il est rafraîchissant de se plonger, toute nostalgie bue, dans la lumière qui baigne ces pages. Et d'y réapprendre l'art de l'attention, elle qui, un jour que l'on voudrait très proche, pourrait bien faire de nous les soigneurs émerveillés de ce qui reste à sauver.