"La vie, c'est faire un pas à la fois sans tomber. " Il en va de même de l'apprentissage de la lecture ou de l'écriture. Richard Flanagan a connu la surdité jusqu'à l'âge de 9 ans. Les livres lui ont heureusement ouvert les portes d'un autre univers. Une passion transmise par son père, issu d'une famille illettrée. " Posséder les mots écrits nous confère une grande liberté. Dire que l'humanité transcende le monde en vingt-six lettres ", s'émerveille-t-il.
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"La vie, c'est faire un pas à la fois sans tomber. " Il en va de même de l'apprentissage de la lecture ou de l'écriture. Richard Flanagan a connu la surdité jusqu'à l'âge de 9 ans. Les livres lui ont heureusement ouvert les portes d'un autre univers. Une passion transmise par son père, issu d'une famille illettrée. " Posséder les mots écrits nous confère une grande liberté. Dire que l'humanité transcende le monde en vingt-six lettres ", s'émerveille-t-il. La route étroite vers le Nord lointain a reçu le Man Booker Prize 2014. Une récompense prestigieuse qui couronne une plume aussi lyrique que magnifique, déjà présente dans Le livre de Gould (réédité en Babel) ou Dispersés par le vent. Mais on se laisse littéralement emporter par son dernier chef-d'oeuvre, qui a exigé douze ans de travail. " L'écriture est une vocation dure et cruelle. Ne pas être reconnu entraîne la frustration. Alors c'est libérateur de remporter un prix d'une telle ampleur. " Après 24 h d'avion, l'auteur se dit sonné. Son crâne rasé, ses yeux aquatiques et sa carrure athlétique évoquent plutôt un joueur de rugby. Lui, qui naît en Tasmanie en 1961, porte indéniablement son pays en lui. " Si l'Europe ressemble à un boudoir manucuré, j'ai grandi sur une terre sauvage qui n'a pas été façonnée par l'homme. Nous sommes tous le produit d'une géographie et d'une histoire. " La sienne a été marquée par l'expérience de son père, victime de crime contre l'humanité pendant la Seconde Guerre mondiale, en Asie du Sud-Est. " Rien ne dure. Ni les empires ni les souvenirs. " Les traumatismes ont, en revanche, une longue vie. Richard Flanagan se décrit comme " l'enfant de la Voie ferrée de la mort ". Un épisode méconnu dans nos contrées, que le romancier restitue dans La route étroite vers le Nord lointain. Il s'agit de celle qui doit relier le Siam à la Birmanie. Une folie imaginée par les Japonais, en 1943, afin de prouver leur suprématie sur le reste du monde. Pour tracer cette ligne ferroviaire démesurée (415 km), à travers la jungle thaïlandaise, plus de 100 000 détenus alliés et asiatiques ont été sacrifiés. " L'obscénité de la guerre se retrouve dans ce crime immense, dépourvu de sens. Ces rails n'ont jamais mené nulle part, puisqu'ils ont été détruits. " Les survivants ont aussi été fracassés. La plupart ont opté pour le silence, mais le père de Flanagan a partagé son récit avec " humour et compassion. Même au coeur de l'horreur, il a gardé cette part humaine ".Ce roman, exceptionnellement beau, s'en empare en questionnant l'homme. " On peut tous être victime ou bourreau, lâche ou héroïque. "Dorrigo Evans affronte ces dualités au fil des pages. L'ancien officier tasmanien est revenu de l'enfer de la guerre, mais il porte les stigmates d'un décor peuplé de morts. Alors qu'il est médecin, il est emprisonné avec ses hommes. Ces derniers sont transformés en main-d'oeuvre pour construire la fameuse voie ferrée. Des conditions de vie déplorables s'ajoutent à la faim, la torture et le choléra. Dorrigo est le témoin quotidien de ces ignominies, qui finissent forcément par ronger l'âme. Où nous conduit la survie ? Comment préserver sa dignité malgré sa fragilité ? Le protagoniste s'accroche à Amy, qu'il a dans la peau. Cet amour interdit le remue au plus profond de lui, d'autant qu'une autre femme espère son retour. Or, la puissance des sentiments " va à l'encontre de tout. L'amour ne connaît pas de moralité, parce qu'il nous fait découvrir l'éternité. Bien qu'elle soit dangereuse, cette émotion rime avec rédemption ". L'amour et la guerre " nous révèlent un univers étranger en nous ", surtout si la profondeur des plaies se heurte à la soif de liberté. On risque parfois de passer à côté de sa vie, or Flanagan écrit pour " construire des ponts qui me mèneront vers autrui et me permettront de rencontrer une part inconnue de mon âme ". La route étroite vers le Nord lointain, par Richard Flanagan, éd. Actes Sud, 431 p. Kerenn Elkaïm