Le Vif/L'Express : Quatre des policiers accusés du meurtre de Floribert Chebeya ont été condamnés à la peine de mort, non appliquée au Congo. Justice est faite ?

Thierry Michel : C'est beaucoup dire ! Trois autres policiers, condamnés par contumace, sont toujours en fuite à l'étranger. Certains affirment savoir où ils sont. Rien n'indique pour autant qu'ils soient activement recherchés. Leur exfiltration discrète du pays a, d'après ce qu'on me dit, été facilitée en haut lieu. Tous trois faisaient partie du très redouté bataillon d'élite Simba, que Floribert avait accusé de violations des droits de l'homme. L'un de ces trois policiers, le major Christian Ngoy, commandant du bataillon, est considéré comme celui qui a mis fin aux jours de Chebeya.
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Thierry Michel : C'est beaucoup dire ! Trois autres policiers, condamnés par contumace, sont toujours en fuite à l'étranger. Certains affirment savoir où ils sont. Rien n'indique pour autant qu'ils soient activement recherchés. Leur exfiltration discrète du pays a, d'après ce qu'on me dit, été facilitée en haut lieu. Tous trois faisaient partie du très redouté bataillon d'élite Simba, que Floribert avait accusé de violations des droits de l'homme. L'un de ces trois policiers, le major Christian Ngoy, commandant du bataillon, est considéré comme celui qui a mis fin aux jours de Chebeya. Il est considéré comme le coordinateur de l'assassinat. Il est soupçonné aussi d'avoir interféré dans l'enquête, saisi des preuves, empêché les investigations. Comme les autres condamnés, il a toujours nié être impliqué dans le meurtre. Il laisse entendre qu'il " porte le chapeau " dans cette affaire, mais n'a manifesté aucune inquiétude lors du réquisitoire ou après le verdict. Il y avait apparemment, derrière le théâtre judiciaire, un scénario écrit à l'avance. Et Mukalay a, de toute évidence, les moyens d'obtenir un régime carcéral privilégié à Makala, la prison centrale de Kinshasa. Des indices montrent que ce proche de Joseph Kabila a probablement organisé le piège dans lequel est tombé Chebeya. Mais il ne pouvait être jugé que par un plus gradé que lui. Or ce général trois étoiles est le plus haut gradé de l'armée congolaise. Numbi n'a même pas comparu au procès en tant que " témoin ", mais comme " renseignant ", ce qui lui a évité de prêter serment. D'où l'impression que toute l'instruction a servi à le protéger. Il y a eu un vrai procès, avec un verdict qui reconnaît la responsabilité de l'Etat dans l'assassinat, puisque la justice l'a condamné à verser des indemnités aux victimes, mais toute la vérité n'a pas été faite sur cette affaire. A ce jour, c'est le statu quo total. La période électorale n'est sans doute pas propice à l'avancement de la procédure. La partie civile espère qu'en appel, devant la Haute Cour cette fois, la plainte contre Numbi déposée par la veuve de Chebeya sera recevable et qu'il sera, de ce fait, justiciable. Mais y aura-t-il vraiment un nouveau procès ? Parce qu'un doute subsiste. Ce crime a-t-il été commis par de hauts fonctionnaires de l'Etat pour défendre leur intérêt personnel ou pour protéger le pouvoir congolais ? Chebeya, de toute évidence, dérangeait. Il faisait d'ailleurs l'objet de menaces. Juste avant sa mort, il avait annoncé le dépôt d'une plainte contre John Numbi devant la Cour pénale internationale. En cause : son rôle dans la répression sanglante contre le mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo, menée par le célèbre bataillon Simba. De même, Floribert avant demandé que l'argent destiné aux célébrations du 50e anniversaire de l'indépendance, prévues en juin 2010, soit consacré à améliorer le sort de la population congolaise, déclaration qui avait indisposé le régime. Le mystère plane encore sur ce qui s'est passé dans les locaux de l'Inspection générale de la police. Soit l'assassinat était prémédité, soit le c£ur de Floribert l'a lâché au cours d'un interrogatoire " musclé ", d'une séance de torture destinée initialement à l'intimider. Par la suite, il y a eu clairement une volonté de cacher la vérité. Des pages du registre des admissions dans le bâtiment ont disparu. La caméra vidéo toute neuve installée dans le hall d'entrée était curieusement " en panne " le jour du rendez-vous de Chebeya dans le bureau de Numbi. Et la société de téléphonie Vodacom a " nettoyé " la liste des échanges téléphoniques du chef de la police. ENTRETIEN : OLIVIER ROGEAU