Stéphane Gerson a la voix douce, à peine marquée de la légère préciosité signalant que cela fait trente ans qu'il a quitté Bruxelles pour New York. Lorsqu'il parle de Disaster Falls (1), le livre dans lequel il raconte la mort accidentelle de son fils Owen et les souffrances du deuil qui l'ont suivie, cette douceur ne le quitte jamais. Douze ans se sont écoulés depuis l'événement. Douze années qui ont vu l'historien, professeur à la New York University, se débattre avec un besoin impérieux: écrire - écrire l'accident, le vide, le deuil et son impossibilité. "Il y eut deux moments d'écriture, dit-il. Le premier, qui a duré quatre ans, fut celui d'un journal intime...

Stéphane Gerson a la voix douce, à peine marquée de la légère préciosité signalant que cela fait trente ans qu'il a quitté Bruxelles pour New York. Lorsqu'il parle de Disaster Falls (1), le livre dans lequel il raconte la mort accidentelle de son fils Owen et les souffrances du deuil qui l'ont suivie, cette douceur ne le quitte jamais. Douze ans se sont écoulés depuis l'événement. Douze années qui ont vu l'historien, professeur à la New York University, se débattre avec un besoin impérieux: écrire - écrire l'accident, le vide, le deuil et son impossibilité. "Il y eut deux moments d'écriture, dit-il. Le premier, qui a duré quatre ans, fut celui d'un journal intime où j'ai essayé de tout relater en permanence: l'accident, les autres, moi-même. Et puis, j'ai eu besoin de mettre de l'ordre dans le chaos et d'en faire un livre. Comme si seule une réorganisation du récit pouvait me permettre d'enfin vivre avec l'accident." Ce livre, Stéphane Gerson l'a rédigé d'une plume tenue, sobre, précise, refusant tout effet de pathos, et suscitant, lors de sa publication aux Etats-Unis, l'admiration de Salman Rushdie ou Oprah Winfrey. On les comprend. Ce qui affleure à chaque page, à côté de la souffrance et de la sidération, c'est une volonté tenace, insistante, mais aussi parfois désespérée, de comprendre - même l'incompréhensible. "J'ai voulu créer de la distance. Me placer dans une position d'observateur distancié, à la Zola. Livrer les résultats d'une enquête qui, par ce fait même, me révélerait à moi-même des choses que j'ignorais. Et qui m'aiderait aussi à conjurer mon sentiment de culpabilité." L'accident qui mit fin à la vie de Owen, Stéphane Gerson l'a vécu avec lui: ils étaient en train de descendre les rapides qui donnent son titre au livre lorsque le kayak où ils se trouvaient chavira. Disaster Falls: les chutes du désastre. Avant la mort d'Owen, de nombreux drames avaient émaillé la vie de ces rapides, qui disent les aléas de l'histoire de l'Amérique et de son exploration. Bien que le décès de son fils l'éloignât un temps de la discipline qu'il enseigne à l'université, le lieu de l'accident l'obligea à s'en rapprocher: "Mon fils est entré dans l'histoire dans une rivière qui avait sa propre histoire. Même si j'ai d'abord éprouvé la conviction que le chercheur en moi s'était éteint, j'ai fini par réaliser que j'avais vécu mon deuil en tant qu'historien. Mais il s'agissait d'une histoire différente, sensible aux affects, à l'intimité, aux émotions, loin de l'histoire analytique." Au moment de la publication américaine de l'ouvrage, les lecteurs y furent sensibles. "Lorsqu'on pense au deuil, on pense d'abord aux parents. Mais, à la sortie du livre, j'ai reçu de nombreux messages de gens qui avaient perdu un frère ou une soeur, et qui, à cause de la primauté du deuil parental, s'étaient sentis privés du leur." D'autres, au contraire, virent surtout la faute: "Etre un parent endeuillé, c'est devenir la cible de la peur des autres. La mort d'un enfant est quelque chose d'inacceptable, qui ne devrait pas avoir lieu. Pour conjurer cette peur, la tentation de chercher un responsable est forte." Stéphane Gerson, lui, n'attendait qu'une seule chose de son livre: continuer à vivre encore un peu avec Owen. "Car je sais qu'il existe toujours."