Serge Bambara, alias Smockey, son nom de rappeur, a été à l'origine de la création du mouvement de contestation Le Balai citoyen, qui participa à l'insurrection d'octobre et novembre 2014 contre le président du Burkina Faso Blaise Compaoré. Le dictateur, qui avait pris le pouvoir après avoir fait assassiner son frère d'armes, le charismatique président Thomas Sankara (1983-1987), projetait de modifier la Constitution pour briguer un cinquième mandat. Il fut finalement contraint à la démission. Serge Bambara décrypte l'expérience du Balai citoyen, explique son rôle actuel dans la consolidation de la démocratie, et analyse le principal péril qui guette aujourd'hui le Burkina, le terrorisme islamiste.
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Serge Bambara, alias Smockey, son nom de rappeur, a été à l'origine de la création du mouvement de contestation Le Balai citoyen, qui participa à l'insurrection d'octobre et novembre 2014 contre le président du Burkina Faso Blaise Compaoré. Le dictateur, qui avait pris le pouvoir après avoir fait assassiner son frère d'armes, le charismatique président Thomas Sankara (1983-1987), projetait de modifier la Constitution pour briguer un cinquième mandat. Il fut finalement contraint à la démission. Serge Bambara décrypte l'expérience du Balai citoyen, explique son rôle actuel dans la consolidation de la démocratie, et analyse le principal péril qui guette aujourd'hui le Burkina, le terrorisme islamiste. Comment Le Balai citoyen a-t-il contribué à l'avènement de la démocratie au Burkina Faso en 2014-2015 ? Nous avons mis en place le mouvement pour assumer notre citoyenneté. En ce qui me concerne, il s'agissait d'un prolongement logique de ce que j'écrivais dans mes chansons. Nous nous regroupions déjà au début des années 2010. Le mouvement a réellement pris forme en 2013. Et, effectivement, nous avons participé à toutes les étapes qui ont mené à l'insurrection contre la tentative de passage en force de Blaise Compaoré. L'objectif initial était de mobiliser au moins un million de jeunes pour pouvoir peser sur le processus électoral. Puis, nous nous sommes rendu compte que nous pouvions aller beaucoup plus loin. Nous nous sommes retrouvés au coeur de la contestation en pratiquant la désobéissance civile. La mobilisation a été facilitée par la crédibilité dont nous bénéficiions déjà, mon camarade musicien de reggae, Sams'K Le Jah, et moi, chanteur de rap quand nous avons fondé le mouvement. Elle a permis de recruter de plus en plus de citoyens balayeurs, que nous appelons les " cibales " et les " cibelles " au féminin. Les gens ont toujours horreur du vide. Nous avons saisi cette opportunité-là pour en découdre avec le régime de l'époque. Votre action a-t-elle pris une autre forme après le départ du dictateur ? Le pouvoir actuel est légitime parce qu'il est issu des urnes. Nous avons pu le constater directement puisque Le Balai citoyen a fait partie intégrante de l'élection en deux étapes. D'abord, nous avons encouragé les jeunes à s'impliquer un peu plus et à aller voter. Ensuite, nous avons mis en place l'opération " Je vote et je reste ". Il s'agissait, pour un certain nombre de jeunes, de surveiller le processus, à la manière d'observateurs électoraux, non pas de l'Union européenne ou d'une quelconque institution, mais en citoyens responsables. Nous transmettions les résultats sur notre page Facebook au fur et à mesure des décomptes. Avec un président légitimé par le vote, le contexte politique a donc changé. Notre action aussi. Nous faisons désormais beaucoup de sensibilisation et de formation avec l'objectif de rafraîchir l'offre politique qui n'est plus vraiment en phase avec les aspirations des masses populaires depuis l'insurrection de 2014. Comment arrive-t-on à être un mouvement politique sans être récupéré par les partis politiques traditionnels ? Nous sommes un mouvement politique intègre qui a une vision et qui connaît sa mission. Notre but n'est pas de participer à l'exécutif mais bien d'être une sorte d'organe de contrôle citoyen. Nous essayons modestement de nous positionner comme un contre-pouvoir qui contribue à éviter les abus. Nous avons bien conscience des limites de ce type de mouvement. Certains finissent par enfiler la redingote du politique. On l'a vu avec nos camarades de Podemos en Espagne, ou, dans une moindre mesure, avec les gilets jaunes en France. De notre côté, nous voulons inventer le moyen de plonger dans l'eau sans se mouiller. Cela peut paraître extraordinaire. Mais c'est faisable. Comment ? En suscitant la création d'une nouvelle offre politique pour qu'en 2020 ou 2025, années des prochaines élections, le Burkina Faso puisse disposer de candidats à la hauteur des besoins et des attentes de notre nation. Nous voulons aussi être un mouvement de veille démocratique. Le risque est qu'au bout d'un moment, nous apparaissions seulement comme un petit roquet qui aboie sans arrêt mais qui ne représente en fin de compte aucune menace. Pour éviter cet écueil, nous inscrivons notre action dans le long terme. Nous nous rendons notamment dans les collèges et nous discutons avec les ados pour qu'ils comprennent les enjeux de demain. De nouvelles élections présidentielles et législatives sont prévues en novembre prochain au Burkina Faso. Le pluralisme vous semble-t-il définitivement ancré dans la société ? Même un peu trop ancré, je dirais. Le processus électoral a réussi au-delà de nos attentes si bien qu'aujourd'hui, une forme d'incivisme émerge un peu partout. Les citoyens ne se gênent pas pour critiquer les réalisations alors que le Burkina Faso est un des rares pays de la sous-région qui peut se vanter d'avoir une séparation effective entre l'exécutif et le judiciaire et que la peine de mort y a été supprimée en 2018. Pas mal de choses ont donc évolué. Le premier défi du pays aujourd'hui est celui de l'insécurité. Elle est liée à une série de facteurs. Au changement de régime parce que l'ancien était, de notoriété publique, un nid de terrorisme par acoquinement avec des filières de narcotrafiquants et des groupes djihadistes. L'insurrection de 2014 a perturbé ce gentil petit trafic. Des renégats de ces réseaux-là continuent certainement à troubler la sécurité du pays. En plus, le Burkina Faso est la cible des organisations terroristes qui sévissent dans la région, au Mali, au Niger, etc. La société civile est-elle appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans la conduite des Etats ? Une bonne dose d'optimisme et de naïveté est nécessaire pour penser qu'on y arrivera. Si on est trop lucide, on arrête de se battre. Il faut que les populations dans le monde comprennent que tant qu'elles laisseront faire les politiques sans s'impliquer au-delà du jour du vote, elles ne pourront que s'en mordre les doigts tous les quatre ou cinq ans. La pression doit être permanente. Etre redevable, rendre des comptes doit être le passage obligé pour que les gouvernements n'aient pas d'autre choix que de bien gouverner. Le peuple doit pouvoir surveiller et sanctionner les politiques publiques menées en son nom. Au Burkina Faso, la vigilance citoyenne n'a jamais été aussi grande qu'aujourd'hui. En revanche, on a l'impression que la satisfaction d'un certain nombre de besoins a agi auprès des populations européennes comme un somnifère. Elles ne sont plus aussi actives dans le registre de la revendication. Les besoins élémentaires dont vous pouvez profiter, l'électricité, l'eau, l'alimentation, etc., tous les êtres humains devraient en disposer. Nous sommes donc condamnés à nous battre et à résister. Le Burkina Faso est handicapé par la corruption, par la mauvaise gouvernance, par un train de vie excessif. J'ai vu récemment un reportage sur le Premier ministre danois ou suédois. Il n'a pas de garde du corps, il se balade à vélo, et quand il prend un taxi, il doit présenter une note de frais pour se faire rembourser selon un montant limité. Chez nous, un ministre peut disposer de cinq, six ou sept voitures, de chauffeurs, de carburant à volonté... Ce n'est pas normal. Thomas Sankara l'avait bien compris. La première décision qu'il a prise, une fois président, a été de réduire le train de vie de l'Etat de manière drastique. On est passé de grosses Mercedes berlines à des petites Renault 5 où il fallait se courber pour y entrer. Tant que nous n'arriverons pas à gouverner nos Etats avec lucidité, nous serons condamnés à être éternellement des mendiants internationaux, à quémander l'aide internationale. On permet ainsi au néocolonialisme de continuer à exister.