La guerre - la nôtre, la "dernière", celle de 40-45 - a marqué mon enfance. Soudés autour de notre père - survivant du Boyau de la mort en 14-18 - nous étions sans hésitation antinazis. Nous conservions et aidions nos amis juifs, souffrions de les voir condamnés à porter l'étoile jaune. A la Libération, nous avons découvert l'horreur des camps de concentration, les souffrances endurées par un peuple menacé d'extermination.
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La guerre - la nôtre, la "dernière", celle de 40-45 - a marqué mon enfance. Soudés autour de notre père - survivant du Boyau de la mort en 14-18 - nous étions sans hésitation antinazis. Nous conservions et aidions nos amis juifs, souffrions de les voir condamnés à porter l'étoile jaune. A la Libération, nous avons découvert l'horreur des camps de concentration, les souffrances endurées par un peuple menacé d'extermination.De 1950 à 1980, culpabilisé par le fait d'avoir échappé à de telles persécutions, j'ai été rempli d'admiration pour cette nation industrieuse, capable de fertiliser une terre jusqu'alors réfractaire, en apparence, à toute oeuvre de civilisation moderne. Je crois même m'être réjoui des victoires militaires remportées par un Etat envahi par les armées arabes. Petit à petit, toutefois, j'ai commencé à éprouver quelques doutes : pourquoi des colonies israéliennes en territoire arabe occupé ? Pourquoi sans cesse agrandir ces colonies, au lieu de prévoir leur inévitable démantèlement ? Les accords d'Oslo ont fait germer, partout dans le monde, et chez moi en particulier, un immense espoir : la paix se profilait à l'horizon. Arafat avait choisi de conclure la paix, quitte à se couper des groupes palestiniens les plus extrémistes. Rabin et Peres, tout en négociant fermement, lui tendaient la main. Et puis, patatras ! Un Israélien d'extrême droite, fanatisé, conditionné à s'opposer aux indispensables concessions, assassine Yitzhak Rabin. Et, en même temps, le fragile processus de paix. La suite est connue. Les extrémistes des deux camps, complices objectifs, jubilent. Les Palestiniens, humiliés, contraints de vivre dans des conditions misérables et dans des bribes d'Etat, déçus par l'absence de résultats concrets d'une négociation qui s'éternise, entreprennent une seconde Intifada. Les pierres contre les chars et les mitrailleuses. La situation se dégrade. Le peuple israélien, démocratiquement, élit à sa tête Sharon le guerrier, l'adversaire acharné des accords d'Oslo et de la création d'un véritable Etat palestinien. A ses concitoyens, il promet la paix et la sécurité. Le moyen d'y parvenir ? La pression militaire et le renforcement des colonies. Que faire contre cette loi du plus fort ? Utiliser l'arme des faibles, des désespérés, qui n'ont d'autre perspective que la mort lente : les attentats-suicides. L'horreur totale pour les familles, des deux côtés. Le sang d'innocents coule partout. En Palestine, mais aussi en Israël. Contrairement à ses promesses, Sharon n'a apporté que l'insécurité, la mort et la guerre. Et pourtant une majorité de ses compatriotes (mal informés ?) continuent, paraît-il, à soutenir son action. D'aucuns, aujourd'hui, soucieux d'un juste mais impossible équilibre, sont tentés de rendre Sharon (l'adversaire d'Oslo) et Arafat (le signataire d'Oslo) coresponsables de l'actuelle tragédie : ceci me paraît profondément inéquitable et tendancieux. En Belgique et en France, des attentats sont sporadiquement commis contre des synagogues. La hantise d'une résurgence de l'antisémitisme d'avant-guerre inquiète les responsables politiques, culturels et religieux. Tous se mobilisent pour dénoncer de tels actes injustifiables. Leila Shahid, la déléguée de l'Autorité palestinienne en France, les condamne, non sans courage. Alors, sommes-nous en train, par solidarité émotionnelle avec le peuple palestinien écrasé par la force militaire de son voisin surarmé, de devenir ou redevenir antijuifs ou antisémites, comme certains le laissent entendre ? Je ne le crois pas. Personnellement, je sais que je n'ai jamais été, que je ne suis nullement antisémite. J'ai toujours eu et j'ai toujours de très bons amis juifs. Avec lesquels, hélas, le dialogue devient de plus en plus difficile dès lors qu'il s'agit de réfléchir ensemble à la dramatique situation du Proche-Orient. Mais, ni antijuif ni antisémite, je me sens devenir, à mon corps défendant, de plus en plus anti-israélien. Non pas contre le peuple d'Israël, dont je peux comprendre les angoisses sécuritaires. Mais à qui je pardonne difficilement d'avoir confié son avenir à Sharon, cet irresponsable, ce générateur de massacres, ce saboteur du processus de paix, opposant affirmé à la création d'un Etat palestinien viable, et de continuer à soutenir son action suicidaire. Non pas, non plus, contre l'Etat d'Israël, mais contre l'actuel gouvernement de cet Etat, à mes yeux responsable d'un gâchis humain qui sera très long à réparer. Bouleversé, horrifié par l'infernale escalade de la force brutale, je m'accroche néanmoins à quelques faibles lueurs d'espoir : l'appel déjà cité de la Palestinienne Leila Shahid, les articles non moins courageux du juif David Susskind, le dialogue entre responsables modérés des communautés juives et musulmanes en Belgique et en France, ainsi que leurs appels à la compréhension mutuelle dans le respect des différences. Puissent-ils être entendus.Les textes de la rubrique Idées n'engagent pas la rédaction. par Marcel Bolle de Bal, professeur émérite de l'ULB