Après avoir été abusées par un prêtre ou un religieux catholique, les victimes se trouvent aujourd'hui au centre d'un " grand jeu ". Mais elles-mêmes ? Qui va prendre en charge leur souffrance, leur rendre justice, établir les responsabilités ? Et définir leurs droits ? Comment mettre à l'abri les mineurs de prêtres ou de religieux libidineux ? Les avis et stratégies divergent, des camps se forment.
...

Après avoir été abusées par un prêtre ou un religieux catholique, les victimes se trouvent aujourd'hui au centre d'un " grand jeu ". Mais elles-mêmes ? Qui va prendre en charge leur souffrance, leur rendre justice, établir les responsabilités ? Et définir leurs droits ? Comment mettre à l'abri les mineurs de prêtres ou de religieux libidineux ? Les avis et stratégies divergent, des camps se forment. Ils sont nombreux à s'être emparés des victimes. Autant de preux chevaliers animés de nobles intentions, mais pas à l'abri d'un faux pas. Ainsi, certains d'entre eux ont laissé passer le délai de prescription, faute d'une connaissance suffisante des mécanismes de la justice. On ne s'improvise pas policier ou magistrat. La justice n'est pas exempte de reproches, elle non plus, mais elle a les moyens procéduraux de se corriger elle-même, ou sous l'action des avocats. Quant à l'Eglise catholique, elle a plongé dans un grand silence après le scandale Vangheluwe, le 23 avril (la révélation des abus commis sur son neveu par l'ancien évêque de Bruges, Roger Vangheluwe), puis celui de la divulgation des Danneels tapes, le 28 août (la divulgation de l'entretien secret entre le cardinal Godfried Danneels et la victime de Roger Vangheluwe). Elle a beaucoup guerroyé devant les tribunaux pour redresser les torts qui lui ont été causés par l'opération Calice (24 juin). Mais, ce lundi 13 septembre, elle va tenter de " reprendre la main " sur un terrain moins judiciaire, moins polémique. Les victimes seront au c£ur de son discours. Car l'arrêt du 13 août, toujours secret, de la chambre des mises en accusation a censément décidé que les 475 dossiers de pédophilie reçus par la commission Adriaenssens, entre janvier et juin 2010, avaient été saisis illégalement par le juge d'instruction bruxellois Wim De Troy. Logiquement, ils doivent être restitués à leur légitime propriétaire, les évêques de Belgique, dont émanait la commission " pour le traitement des plaintes pour abus sexuels dans une relation pastorale ", dite commission Adriaenssens. Les évêques ne sont pas outillés pour traiter cette montagne de faits humainement très lourds, aux implications tant financières ( lire en page 36) que juridiques. L'Eglise doit donc reconstituer un " guichet " pour les victimes, avec le soutien - si possible - du Pr Adriaenssens. Car le capital de confiance de ce dernier demeure à peu près intact auprès du peuple catholique flamand. L'avocat gantois Walter Van Steenbrugge, qui soutient l'idée du député Renaat Landuyt (SP.A) de créer une commission d'enquête parlementaire, aurait souhaité que Peter Adriaenssens s'associe à ce projet. Mais le pédopsychiatre de la KULeuven pencherait plutôt en faveur d'une commission d'Eglise améliorée. Il y aurait mis une condition : que le cardinal Danneels s'écarte de la scène publique. C'est en bonne voie. Les confessions que l'ancien primat de Belgique a données à l'hebdomadaire Knack et aux quotidiens La Libre Belgique et Het Laatste Nieuws ( lire en page 38) préparaient le terrain. La Conférence épiscopale, qui se réunit ce vendredi 10 septembre, en vue d'arrêter son attitude à l'égard de Danneels a toute latitude pour émettre un jugement sur sa gestion de l'" affaire Vangheluwe ". D'autre part, l'accession rapide de Mgr André-Joseph Léonard au rang de cardinal, annoncée pour le 20 octobre, pourrait signifier, dans le langage feutré du Vatican, une sorte de diminutio capitis (réduction en importance) pour Danneels. Ce n'est pas un hasard si Peter Adriaenssens avait choisi cette même date du 10 septembre pour présenter le rapport final de sa commission (sur Internet : www.commissionabus.be). Il contient des témoignages de victimes, des informations sur le groupe des victimes et celui des auteurs de faits, la méthodologie de la Commission et divers conseils à la Conférence épiscopale. Le 13 septembre également, alors que l'Eglise de Belgique dévoilera, lors d'une conférence de presse, son nouveau dispositif en faveur des victimes, l'association Survivors Network of Those Abused by Priests (Réseau de survivants d'abus commis par des prêtres) tentera de solidariser les victimes belges avec les victimes américaines. Pour créer un mouvement international, apte à faire pression sur le Vatican. Du coup, la justice, qui allait hardiment de l'avant avec les perquisitions " coups de poing " des hommes de Glenn Audenaert, le patron de la police judiciaire de Bruxelles, paraît à la traîne, empêtrée dans ses règles et réduite au silence. Les enquêtes tournent au ralenti. Le pourvoi en cassation introduit par le sociologue flamand Jan Hertogen ( lire en page 33) et par Me Van Steenbrugge, au nom de 6 victimes, pour protester contre leur non-implication dans l'arrêt rendu par la chambre des mises en accusation, a eu pour effet de figer tous les dossiers de pédophilies saisis par le juge d'instruction Wim De Troy. En additionnant un peu arbitrairement les plaintes éparpillées en divers lieux, Le Vif/L'Express arrive à un total largement supérieur à 800 plaintes, même si, à l'examen, il faudra certainement décompter un certain nombre de " doublons ". Seul le recoupement entre les 33 dossiers de pédophilie recueillis par la commission alors présidée par Godelieve Halsberghe, les 320 réunis par l'abbé Rik Devillé, les 475 enregistrés par Adriaenssens (dont 14 transmis au parquet fédéral avant l'opération Calice) et les 30 de Me Van Steenbrugge permettra d'en arrêter le compte exact. Certaines de ces affaires sont prescrites depuis bien longtemps. Dans l'état actuel du droit belge, la prescription intervient dix ans après la majorité de la victime. Dans le seul groupe de victimes signalées à la commission Adriaenssens, l'âge moyen oscille ainsi entre 50 et 60 ans. Dès sa mise sur pied, la commission avait signalé (art. 17 de son statut) que les plaignants " pouvaient " s'adresser à la justice. Certains l'ont fait, d'autres pas. En tout cas, les deux tiers des personnes qui avaient fait confiance à Peter Adriaenssens pour recueillir leur histoire douloureuse ont très mal pris la façon dont les enquêteurs s'en sont emparés. Interrogé à ce sujet, le porte-parole du parquet de Bruxelles, Jos Colpin, avait lâché en flamand un " Spijtig voor hen " (" dommage pour elles " : les victimes) du plus mauvais effet. Pourtant, la force avec laquelle la justice a brandi son glaive dans l'opération Calice se justifiait, aussi, par le souci des victimes, comme l'a expliqué un autre porte-parole, Jean-Marc Meilleur. Il s'agissait de mettre à l'abri des mineurs face à des prêtres ou religieux encore en activité, la récidive chez les pédophiles étant prouvée. La justice bruxelloise ne disposait d'aucun indice précis, si ce n'est les dénonciations de Rik Devillé et de Godelieve Halsberghe (qui leur a déclaré que le cardinal Danneels avait caché des documents compromettants dans la crypte de la cathédrale Saint-Rombaut de Malines). A l'inverse, les hauts magistrats de notre pays avaient opté pour une manière plus classique de donner une suite au tsunami de plaintes arrivées à la commission Adriaenssens. Un : s'entendre avec la commission Adriaenssens (puisqu'à regret les magistrats devaient constater que les victimes lui faisaient plus confiance qu'à la justice) et ouvrir pour les victimes un canal de transmission sécurisé. Deux : régler avec le parquet fédéral le " dispatching " des dossiers vers les arrondissements judiciaires concernés, sur la base du dernier domicile de l'abuseur présumé. L'opération Calice a pulvérisé cette construction défendue, dans le Tijd du 19 août, par l'un de ses pères, le procureur général de Gand, Frank Schins, libre-penseur assumé, étiqueté SP.A. Mais en attendant que les magistrats règlent leurs problèmes entre eux, rien ne bouge ! Dans le monde politique, à l'exception de Stefaan De Clerck (CD&V), du député Renaat Landuyt (SP.A) et des verts, personne ne semble prêt à s'immiscer dans le face-à-face entre les victimes et la justice ou l'Eglise. Le ministre de la Justice est resté au-dessus de la mêlée, n'intervenant récemment que pour " secouer " le juge d'instruction Wim De Troy (qui se mure dans son silence) et souhaiter la relance de la commission Adriaenssens (alors que ce sujet relève de la sphère des cultes). Renaat Landuyt, un vétéran de la commission Dutroux, souhaite faire l'anamnèse des abus sexuels commis dans la société au cours des trente ou quarante dernières années. Une commission d'enquête parlementaire spéciale, flanquée d'une chambre d'écoute spécialisée garantirait l'anonymat aux victimes qui le souhaitent et rendrait publique la parole des autres, avec les pouvoirs d'un juge d'instruction. Brûlant ! MARIE-CÉCILE ROYEN