On pourrait croire que l'artiste contemporain ignore et méprise l'art des Anciens. Il n'en n'est rien. Au contraire, il se penche même avec une curiosité renouvelée sur ce passé que l'histoire de l'art a trop longtemps limité à une histoire des formes.
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On pourrait croire que l'artiste contemporain ignore et méprise l'art des Anciens. Il n'en n'est rien. Au contraire, il se penche même avec une curiosité renouvelée sur ce passé que l'histoire de l'art a trop longtemps limité à une histoire des formes. Le premier exemple évoque une installation de Claude Levêque occupant l'ensemble du pavillon français. Au départ donc, il y a un espace architectural dessiné à partir d'un plan central, symbole de l'autorité du pouvoir en un temps, la fin du xixe siècle, où fleurissaient les valeurs de l'anarchie. L'entrée du bâtiment revisité par l'artiste est transformée en un immense catafalque noir : " Les contraintes du lieu m'ont donné l'idée de proposer aux gens un conditionnement circulatoire autoritaire. " En fait, ils se retrouvent dans quatre couloirs limités par des barreaux métalliques. Au bout de trois d'entre eux, derrière la grille, dans le noir, flotte à chaque fois, un drapeau de soie noire. Quand ils reviennent sur leurs pas, ils se croisent sous une coupole couverte de paillettes argentées. Le signal est clair : l'utopie d'hier, symbolisée par l'anarchie, est aujourd'hui cadenassée, étouffée, morte. Mais en réalité, si le concept trouve à s'incarner avec autant d'évidence, c'est que Levêque a longuement interrogé l'architecture du lieu. Que de ce fait, il en a révélé les codes : le plan central porte en effet en lui une leçon très autoritaire de l'espace. Mais en même temps, une leçon qu'il aime, justement, pour son éloquence. Donc, à l'intérieur de ce rapport (admiration pour la qualité de maîtrise de l'espace centralisé et rejet du symbole politique qu'il incarne), l'artiste pose, par son intervention un glissement de sens qui permet à la question de s'exprimer, lumineusement. Le deuxième exemple renvoie à une pratique aujourd'hui assez courante : inclure l'art actuel dans les musées d'art ancien. A Venise, on peut en voir une illustration à la Ca Pesaro grâce à la complicité de l'artiste espagnol Bernardi Roig : " Je me suis longuement promené dans ce musée qui accueille des pièces des xixe et xxe siècles dont Chagall, Klimt, Rosso... Bien sûr, mon regard est directement inspiré par mes propres recherches. Mais en même temps, celles-ci peuvent être revitalisées par ces échanges. J'ai donc cherché dans toute ma production, des dessins ou des sculptures qui pouvaient dialoguer avec l'une ou l'autre pièce ancienne. "Ces liens peuvent naître d'un rapprochement iconographique, d'une suggestion littéraire, d'une complicité esthétique. Il n'est plus question de suivre le fil de l'Histoire mais d'inventer des histoires qui, peu à peu, à la lumière des regards croisés, interrogent ici deux acteurs, fil d'Ariane de l'£uvre de Roig : le créateur et l'art, toujours inaccessible. D'où, le recours à l'allégorie si souvent utilisée dans l'art ancien et repris par l'Espagnol. Un paysage de crépuscule, un champ de blés, une Venus, une Marie, une enfant, un oiseau induisent une approche poétique vivifiante pour le visiteur. La femme en ses divers aspects évoque, alors, dans l'art du passé comme dans celui de Roig, divers aspects de la création. Quant au créateur, il peut être aussi bien perçu dans le visage effacé des sculptures de Medardo Rosso que dans le personnage bedonnant et porteur de lumière imaginé par l'Espagnol. Décidément, le passé a encore ses mots à dire. Venise. Jusqu'au 22 novembre. www.labiennale.org GUY GILSOUL