Le Vif/Weekend du 26 février 1999 donnait carte blanche, pour son spécial Mode, à Jacqueline Harpman. La romancière belge y décrivait son rapport aux vêtements. Avec esprit. Extraits.
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Le Vif/Weekend du 26 février 1999 donnait carte blanche, pour son spécial Mode, à Jacqueline Harpman. La romancière belge y décrivait son rapport aux vêtements. Avec esprit. Extraits. " [...] Il est des esprits grognons qui prétendent que la mode est chose futile, fugace. Ils nous trompent. C'est le rêve, et rien n'est moins futile que le rêve, qui permet d'endurer la réalité. Ils voudraient peut-être que je compte mes rides, que je pense à la cellulite, que je demande à mon médecin où en est mon cholestérol et me soucie, bientôt, du service funèbre au crématorium ? On voit bien, regardant les chroniques de la mode, que les femmes ne vieillissent jamais. D'année en année, elles ont 18 ans, et que l'on ne vienne pas me dire que ce ne sont pas les mêmes : je reconnais bien leur teint sans défaut, leurs longs cils qui chargent le regard d'indicible, leurs seins menus comme les pommes volées à l'Arbre de la Science, instigatrices de tous les péchés, elles avancent impassibles en soulevant la luxure et l'envie dans les c£urs. Objets dociles des inventeurs de mythes, elles affirment l'immortalité des corps, sinon celle des âmes, et, pendant quelques minutes, je veux, dupe enchantée, ne plus me souvenir de moi et me rêver, parée de cette redingote de drap couleur de crépuscule, princesse altière qui ne se retourne pas, je parcours les salles surchargées d'ornements que Louis II de Bavière offrit à sa folie, les courtisans et les ministres défaillent éblouis, j'ignore les ravages que je crée, je règne au royaume de l'illusion. [...] Ces ravissantes qui occupent les pages des journaux de mode, ce sont des femmes qui travaillent. Elles se lèvent tôt, elles suivent des régimes très stricts car leur beauté est leur gagne-pain et doit être tenue en bon état comme les instruments d'un artisan, s'il fait soleil et qu'elles présentent la mode d'été, on ne doit pas voir qu'elles grelottent dans la robe qu'elles font flotter au vent sur les plages de la mer du Nord, je me demande si elles ne sont pas terrifiées car elles savent qu'elles n'ont que quelques années devant elles, après quoi il faudra soit avoir fait de grosses économies, soit trouver un autre métier, elles ne rêvent pas, elles triment, c'est moi qui rêve. Je les regarde et je les envie ? Oh ! pourquoi pas ? J'envie bien les héroïnes de mes propres histoires, qui ne vieillissent jamais, puisque le roman s'arrête. Moi, sauf Alzheimer, je peux vieillir. Avec un peu de chance, je serai même de celles dont on pense qu'elles ont dû être très belles. Je vois fort bien la scène : elle se passe dans quelques années. Un homme de 30 ans qui aime mes livres me regarde avec émotion, il efface par la pensée mes pattes d'oie, il rend leur châtain sombre à mes cheveux, il ôte les tavelures de mes mains et soupire : "J'aurais dû naître plus tôt et vous rencontrer." Je souris. Je ne le détrompe pas. Je ne lui dis pas que, lorsque j'étais jeune, je ne me trouvais pas jolie, que j'étais timide et maladroite, que j'aurais rougi s'il m'avait regardée mais qu'il serait passé sans me voir. Je reçois l'hommage avec le calme mensonger des grandes dames. Il parle à une fille que je n'ai pas été, il parle à un rêve. Quoi de plus exquis que d'être le rêve d'un autre ? "Jacqueline Harpman