Agissant dans l'ombre de la fosse, il ne dispose d'aucun instrument si ce n'est sa baguette. On ne le voit que de dos, distinguant à peine le sommet de son crâne. Tel est le destin singulier de ce métier, que l'Opéra royal de Wallonie a choisi de mettre à l'honneur en organisant, cet été, son premier concours international de chefs d'orchestre d'opéra, grâce au soutien de la fondation Polycarpe. Environ 150 candidats ont répondu à l'appel et 43 ont été sélectionnés sur dossier, extraits vidéo à l'appui. " Cela fait trente ans que je rêve d'organiser ce concours et l'idée s'est précisée depuis que je suis directeur à Liège ", confie Stefano Mazzonis di Pralafera. " C'est une organisation immense, dix fois plus compliquée que n'importe quel concours car elle nécessite beaucoup de monde sur scène et en coulisses - l'orchestre, la régie, les choeurs, la Maîtrise et un double casting pour les solistes. "
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Agissant dans l'ombre de la fosse, il ne dispose d'aucun instrument si ce n'est sa baguette. On ne le voit que de dos, distinguant à peine le sommet de son crâne. Tel est le destin singulier de ce métier, que l'Opéra royal de Wallonie a choisi de mettre à l'honneur en organisant, cet été, son premier concours international de chefs d'orchestre d'opéra, grâce au soutien de la fondation Polycarpe. Environ 150 candidats ont répondu à l'appel et 43 ont été sélectionnés sur dossier, extraits vidéo à l'appui. " Cela fait trente ans que je rêve d'organiser ce concours et l'idée s'est précisée depuis que je suis directeur à Liège ", confie Stefano Mazzonis di Pralafera. " C'est une organisation immense, dix fois plus compliquée que n'importe quel concours car elle nécessite beaucoup de monde sur scène et en coulisses - l'orchestre, la régie, les choeurs, la Maîtrise et un double casting pour les solistes. " Paolo Arrivabeni, membre du jury et ancien directeur musical de l'ORW, le confirme : " Il existe très peu de concours de ce type car c'est un éléphant à monter. " Un défi colossal que la maison liégeoise a choisi de mettre en oeuvre à la veille du démarrage de sa saison lyrique, mobilisant toute l'équipe avec un enthousiasme et une énergie que les candidats sont les premiers à remarquer : " L'organisation prend en compte le facteur humain, le stress et la fatigue du voyage pour ceux qui sont venus de loin ; c'est si rare qu'il faut le souligner ", insiste Lucie Leguay, 27 ans, originaire de Lille et étudiante à Lausanne. Elle est l'une des seules trois candidates de la compétition, dans un métier majoritairement masculin mais qui tend de plus en plus à rétablir la parité : " Comme dans tous les postes de direction, on a longtemps eu tendance à privilégier les hommes, mais un chef n'a pas de sexe ", déclare-t-elle. Composé de pointures internationales - chefs, metteurs en scène, agents et musicologues -, le jury n'a que ses yeux et ses oreilles pour juger de la qualité des candidats. Ceux-ci sont équipés d'un micro et filmés pour ne rien perdre de leurs expressions faciales - une chance pour le public, peu habitué à pouvoir détailler le chef en action. L'art de diriger ne se résume pas au bras conducteur - celui qui tient la baguette -, il mobilise le corps tout entier, en particulier le tronc, les mains, la tête et le visage. Un simple regard peut s'avérer déterminant : " Il faut réagir au son que produit l'orchestre, le modeler en utilisant le corps, les bras, les yeux ", décrypte Lucie Leguay. " Notre rôle est de faire fusionner les musiciens, les choeurs et les solistes pour créer une osmose, les aider à jouer ensemble, conduire le groupe, les emmener sans s'imposer : c'est avant tout un échange. " Le Bordelais Pierre Dumoussaud renchérit : " Plus le groupe est grand, plus on doit avoir de l'assurance. Le lien entre nous est animal, reptilien : c'est comme le chien qui mord quand il voit qu'on a peur. Si les musiciens perçoivent notre angoisse, ils réagiront par de l'agacement, de l'agressivité ou de la lassitude. Ils attendent de nous qu'on ait les épaules assez solides pour assumer la responsabilité de ce qui ne marche pas et pouvoir nous faire confiance. C'est du management de groupe, un accompagnement : il faut accepter de prendre en charge le stress, d'être un filtre, de gérer les forces musicales et extramusicales qui s'opposent au sein du groupe. " A seulement 27 ans, Pierre Dumoussaud a déjà un beau début de carrière derrière lui : après avoir été chef assistant de l'Opéra national de Bordeaux, il a choisi de " lâcher le biberon " pour relever d'autres défis plus nomades. Paolo Arrivabeni le confirme, chef d'orchestre est un poste solitaire, un " métier de gitan " : " On va de ville en ville, on fait le touriste ", lâche le maestro. Pour Pierre Dumoussaud, l'enjeu humain est de taille : " Quand on est chef permanent d'une maison, on crée des liens avec tous les intervenants pour comprendre comment fonctionnent ces usines et ce qu'il y a derrière la scène. Une sympathie s'installe et on finit par développer un a priori favorable face aux musiciens, ce qui n'est pas le cas devant un orchestre inconnu, surtout quand on est un jeune chef. Il faut multiplier les expériences, apprendre en observant. " Tous le disent, la vie sociale de l'orchestre est primordiale, et la psychologie représente au moins la moitié du métier : " Si on n'a pas conscience de ça, on passe à côté des conflits interpersonnels et sociaux qui régissent cette microsociété ", affirme Pierre Dumoussaud. Dans un groupe d'une centaine de personnes, on ne peut pas en faire abstraction : " On est comme des entraîneurs : on doit repérer dans quelle disposition mentale et physique sont les musiciens et les chanteurs. " Evaluer un chef et non un soliste implique-t-il une plus grande subjectivité ? " On doit évidemment juger la technique, mais l'interprétation de l'oeuvre et la capacité du chef sont tout aussi importantes ", assure Stefano Mazzonis. Il faut aussi connaître la langue de l'opéra pour maîtriser le texte et corriger les fautes des chanteurs - un critère qui explique sans doute la grande majorité de candidats français et italiens demeurés en lice à partir des quarts de finale. " J'ai participé à mon premier concours quand j'étais tout jeune et j'ai compris qu'il fallait déjà avoir dirigé des orchestres professionnels pour remporter un prix. C'est là la vraie difficulté et le paradoxe de ce métier ", relève encore Pierre Dumoussaud. Pour lui, l'enjeu de cette compétition est de gérer le temps et de choisir quels extraits travailler sur scène : " Montrer des choses qui nous mettent en valeur mais aussi repérer les passages difficiles, attendus par le jury. Plus il y a de musiciens et de chanteurs, plus il y a d'informations à traiter. " A quoi ressemblerait l'oiseau rare ? " Notre but était de trouver une personnalité d'envergure, un candidat exceptionnel qui se démarque nettement des autres ", souligne Stefano Mazzonis. Le samedi 26 août, après délibération, les membres du jury auront finalement choisi de ne pas octroyer de premier prix, mais de décerner deux deuxièmes prix ex-aequo aux maestros Pierre Dumoussaud et Michele Spotti. La prochaine édition du concours est prévue dans trois ans, " parce qu'on ne peut pas dénicher un nouveau Pappano chaque année. " Palmarès sur www.operaliege.be Par Aliénor Debrocq