C'est l'histoire d'une improbable synthèse picturale opérée par un peintre né et formé aux Etats-Unis, mais ayant passé l'essentiel de sa vie en Italie. Un artiste qui multiplia les allers-retours entre les deux continents et exposa régulièrement en Europe, où il trouva pendant très longtemps un meilleur accueil que dans son pays d'origine, sans doute moins sensible aux oeuvres aux consonances littéraires et aux références culturelles affirmées. En France, par exemple, Roland Barthes d'abord, Philippe Sollers ensuite, se penchèrent sur cette oeuvre aussi inclassable qu'atypique, à nulle autre pareille et identifiable dès le premier coup d'oeil.
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C'est l'histoire d'une improbable synthèse picturale opérée par un peintre né et formé aux Etats-Unis, mais ayant passé l'essentiel de sa vie en Italie. Un artiste qui multiplia les allers-retours entre les deux continents et exposa régulièrement en Europe, où il trouva pendant très longtemps un meilleur accueil que dans son pays d'origine, sans doute moins sensible aux oeuvres aux consonances littéraires et aux références culturelles affirmées. En France, par exemple, Roland Barthes d'abord, Philippe Sollers ensuite, se penchèrent sur cette oeuvre aussi inclassable qu'atypique, à nulle autre pareille et identifiable dès le premier coup d'oeil. Cy Twombly, c'est sans doute Yvon Lambert, son galeriste parisien de toujours, qui le situe le mieux, dans le catalogue de la rétrospective que lui consacre le centre Pompidou : " A mes yeux, il fait magistralement le trait d'union entre l'art le plus minimal de grands peintres tels que Marden et Ryman, tout en annonçant bien avant l'heure le retour à la peinture figurative des années 1980, époque où tous allaient se référer à lui, de Julian Schnabel à Anselm Kiefer. " Si l'exposition parisienne prend le parti d'un parcours chronologique, c'est à juste titre, parce que la féconde biographie de l'artiste permet de suivre et comprendre le développement d'une oeuvre qui a parfois pu paraître hermétique. Elle s'attarde également sur trois cycles picturaux importants qui ont jalonné le travail de Twombly : Nine Discourses on Commodus (1963), Fifty Days at Iliam (1978) et Coronation of Sesostris (2000). L'artiste né en 1928 à Lexington accordait en effet une grande importance à ces cycles et ces séries qui articulent son oeuvre. Ils lui permettent de réactualiser la peinture d'histoire, ce qui n'est pas le moindre paradoxe pour une peinture qu'il est difficile de qualifier autrement que d'abstraite. Cette rétrospective peut donc se lire selon deux approches. Dans un premier temps, on peut se contenter d'admirer les tableaux de Twombly, d'apprécier la fulgurance de son style, la jetée du trait, son occupation de la toile, l'éclaboussement de la peinture, la chaleur des couleurs, leur écho aux motifs floraux qui les sous-tendent. Dans un second temps, en s'imprégnant notamment des titres des tableaux et des multiples références auxquels ils font allusion, on approchera au plus près de la pensée du peintre, de son ambition et de son univers. Une pénétration précisément rendue possible par cette réunion extraordinaire de toiles, d'un cycle ou d'une série à l'autre (même si leur intégralité n'a pas toujours pu être respectée à Paris, faute de place). Le parcours est donc truffé de découvertes et de correspondances, car bon nombre de toiles y sont rassemblées pour la première fois. A première vue, le cycle Nine Discourses on Commodus traite de l'intérêt de Twombly pour l'histoire antique et, plus particulièrement, pour les épisodes violents qui l'ont parsemée. Cette série fait référence à différents moments de la vie et de la mort de l'empereur romain Commode (161-192), considéré comme cruel et sanguinaire. Sur fond uniformément gris, des éclats de peinture blanche et rouge affleurent à la surface de la toile, façon pour le peintre lettré de traduire le climat de violence de ce règne marqué par la terreur et la violence. Il n'est pas anodin de savoir que cette série a été réalisée au cours de l'hiver 1963, soit juste après l'assassinat du président Kennedy. La référence à l'Antiquité permet ici à l'artiste de traiter indirectement de l'actualité la plus brûlante, ce qu'il continuera à faire par la suite. Comme souvent, l'économie de moyens dont il se prévaut lui permet de se tenir à distance du monde contemporain et de l'Amérique, où on le traite d'" Européen ". L'austérité de son langage pictural ne convainc pas ses compatriotes et même un critique d'exception comme le sculpteur Donald Judd parlera de l'exposition de ces toiles comme d'un fiasco ! Très rarement montrés, les tableaux du cycle sont pourtant petit à petit devenus cultes, entre autres auprès de quelques-uns de ses confrères artistes, avant de finir par être acquis par le musée Guggenheim de Bilbao. En 1977, après avoir lu L'Iliade d'Homère, l'Américain entame un vaste cycle de dix tableaux sur la guerre de Troie, qui nécessitera deux étés pour être mené à bien : Five Days at Iliam : Shields of Achille. C'est la première fois aujourd'hui que ces toiles monumentales sont montrées en Europe. Entre les murs de Pompidou à Paris, le spectateur se retrouve littéralement immergé dans cet ensemble impressionnant qui témoigne non seulement de la maîtrise du peintre face à des toiles d'une telle dimension, mais aussi de sa virtuosité pour évoquer cette guerre et traiter de la figure d'Achille, déjà brièvement abordée quelques années auparavant. Ecritures, griffonnages, peintures, grattages, croquis et mots s'enchevêtrent, offrant autant de pistes de lecture qu'ils ne les brouillent... La suite, Coronation of Sesostris (2000), appartient à la même veine, mais dans un registre moins dramatique. Ici, celui qui était l'ami de Robert Rauschenberg évoque les mythes égyptiens, en associant le nom de ce pharaon au cheminement du dieu soleil égyptien Râ, lui qui traverse le ciel à bord de sa barque solaire, de la pointe du jour à la fin de la nuit. Les couleurs, variant de l'orangé au rouge, sont lumineuses, les tracés arrondis évoquent quant à eux le soleil. Seule la dernière toile est traitée en noir et blanc - fait rare à cette époque - et aborde une nouvelle fois dans son oeuvre la figure d'Eros. Les sculptures sont, quant à elles, rassemblées dans une salle, à mi-chemin du parcours, ouverte sur le paysage urbain parisien. L'effet est saisissant et accentue la légèreté des oeuvres. Leur disposition sur une vaste plate-forme les transforme en un véritable champ sculptural qui permet d'apprécier au plus près son art de l'assemblage. Des objets hétéroclites, glanés de-ci de-là, sont combinés avant d'être unifiés par une couche de plâtre qui en atténue les disparités tout en en sauvegardant l'identité. " La peinture blanche est mon marbre ", disait très justement Twombly. La question des socles et de leur superposition est ici prépondérante, quasi tous s'élevant à la verticale, comme des ziggourats antiques. Si les sculptures occupent une place spécifique dans l'exposition, la photographie de Twombly - il en était un fervent adepte depuis ses débuts - en ponctue aussi le parcours. On pourrait qualifier ses clichés de " natures mortes ", certains évoquant directement les peintures de l'Italien Giorgio Morandi. La découverte et la pratique du Polaroid dans les années 1970 ouvrent de nouvelles voies à l'artiste et lui permettent de développer sa propre identité photographique, nourrie notamment par ses voyages ou la contemplation des végétaux et des fleurs qu'il apprécie tant. Ici aussi, l'artiste pluridisciplinaire travaille par séries, comme en témoigne notamment la double suite des Lemons, aux couleurs sourdes et saturées, qui referme la visite. Autant les peintures les plus récentes ont pu surprendre quand elles ont été montrées pour la première fois, au début des années 2000, autant elles trouvent ici leur place à la fin du parcours, comme si Twombly était arrivé à une sorte d'apaisement. L'exemple le plus manifeste en est sans doute ces cinq rares toiles de la série A Gathering of Time (2003), qui semblent sortir de nulle part, presque effacées dans l'évanescence de leur léger vert pastel dont le monochrome est ponctué de taches blanches - des fleurs, en fait - qui ne viennent en rien perturber la quiétude de ces peintures presque immatérielles. A partir de 2001, le geste se fait plus ample, la peinture plus expressive. Cela débute avec la suite des Blooming, ces pivoines, fleurs éphémères, éclatantes de sensualité et de couleur, auxquelles succède la série des Bacchus (2005), où le trait se transforme en geste allongé pictural, comme si les fleurs s'étaient étirées en longueur. Subtile évocation de la guerre en Irak qui sévit alors et qui a engagé les Etats-Unis ? Il n'est pas interdit de le penser. Les compositions sont ici plus fluides, le trait disparaissant au profit de la forme enroulée sur elle-même, comme si le monde se délitait. Avec le cycle des Camino Real (2011) sur lequel se clôture la rétrospective, les couleurs se déploient comme jamais auparavant, comme s'il s'agissait de terminer dans une sérénité qui le dispute à la puissance picturale. Tiré de la pièce éponyme de Tennessee Williams, son titre exprime une voie royale, celle où les couleurs, essentiellement rouges, orangées et jaunes, s'entrelacent sur un fond vert quasi fluo. Leur dynamisme virevoltant semble vouloir défier la fin dans un ultime sursaut en forme de testament optimiste. Ce seront là les dernières toiles du peintre, mort à Rome le 5 juillet 2011, après y avoir vécu pendant près de cinquante ans. • Cy Twombly, au centre Pompidou, à Paris, jusqu'au 24 avril prochain. www.centrepompidou.fr • Un important catalogue accompagne l'exposition. A lire aussi : Cy Twombly. Sous le signe d'Apollon et de Dionysos, par Dominique Baqué, éd. du Regard, 240 p. • A voir également : l'exposition Orpheus que lui consacre la galerie Gagosian de Paris, jusqu'au 18 février prochain. www.gagosian.com PAR BERNARD MARCELIS