Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin. " Mais la canicule de toute une journée ? Pas sûr non plus : un méchant soleil métallique flambe encore loin du zénith que, déjà, des vélos de rando chargés de ballots s'alignent le long de l'entrée de l'abbaye. Est-ce le temps électrique ? Dehors, un couple a des mots, tandis qu'une mère agacée, au puissant accent hexagonal (Villers-devant-Orval est cernée par les villages français de Margny, Sapogne, Auflance, Puilly, Mogues et Willers), fiche une raclée de tous les diables à son gamin. Dedans, ce n'est guère plus respirable, et le ton bourru du portier fait mentir l'hospitalité monastique. C'est qu'il fait très, très chaud, dans cette Gaume microclimatique, et un peu de sexte, à l'ombre de la monumentale Vierge Art déco de la nouvelle abbatiale (1948) devrait pacifier les esprits... " Traversez la grande cour et entrez directement dans l'église. Soyez à l'heure ", avait commandé le cerbère de service. On fonce. La cour étagée, effectivement immense, est dotée d'un étrange étang triangulaire. Elle est aussi peuplée, ô miracle, de mignons petits anges turbulents... Que fait une ribambelle d'enfançons jouant au ballon de plage dans ce lieu de recueillement ? Un £il attentif l'aurait noté dès la porterie : un drapeau blanc y annonçait le rassemblement, pour cinq nuits, des membres de Gezinvolgeloven, une association chrétienne gantoise. Dix-huit familles du nord du pays ont donc emménagé la veille, en compagnie de leurs couvées - 15 loupiots de 0 à 10 ans. Soudain s'éclaire le sens du pictogramme affiché çà et là dans les allées du jardin de l'abbaye (un roi couronné qui fait Sssssssst, l'index sur la bouche) : engager tous ces mini-dévots à respecter le silence. Si possible... Car il fait torride, on l'a dit, et comme il n'y a pas d'air conditionné dans le bâtiment, les marmots ont été réunis à l'extérieur, sous une galerie plus fraîche transformée en crèche - montagne de jouets éparpillés sur les dalles, et poubelle didactique indiquant en flamand " Ici je dépose mon petit pampers "... Un monastère kids-friendly ? Mais c'est drôlement chouette, ça ! Pas sûr que frère Xavier, 43 ans, économe et maître des ...

Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin. " Mais la canicule de toute une journée ? Pas sûr non plus : un méchant soleil métallique flambe encore loin du zénith que, déjà, des vélos de rando chargés de ballots s'alignent le long de l'entrée de l'abbaye. Est-ce le temps électrique ? Dehors, un couple a des mots, tandis qu'une mère agacée, au puissant accent hexagonal (Villers-devant-Orval est cernée par les villages français de Margny, Sapogne, Auflance, Puilly, Mogues et Willers), fiche une raclée de tous les diables à son gamin. Dedans, ce n'est guère plus respirable, et le ton bourru du portier fait mentir l'hospitalité monastique. C'est qu'il fait très, très chaud, dans cette Gaume microclimatique, et un peu de sexte, à l'ombre de la monumentale Vierge Art déco de la nouvelle abbatiale (1948) devrait pacifier les esprits... " Traversez la grande cour et entrez directement dans l'église. Soyez à l'heure ", avait commandé le cerbère de service. On fonce. La cour étagée, effectivement immense, est dotée d'un étrange étang triangulaire. Elle est aussi peuplée, ô miracle, de mignons petits anges turbulents... Que fait une ribambelle d'enfançons jouant au ballon de plage dans ce lieu de recueillement ? Un £il attentif l'aurait noté dès la porterie : un drapeau blanc y annonçait le rassemblement, pour cinq nuits, des membres de Gezinvolgeloven, une association chrétienne gantoise. Dix-huit familles du nord du pays ont donc emménagé la veille, en compagnie de leurs couvées - 15 loupiots de 0 à 10 ans. Soudain s'éclaire le sens du pictogramme affiché çà et là dans les allées du jardin de l'abbaye (un roi couronné qui fait Sssssssst, l'index sur la bouche) : engager tous ces mini-dévots à respecter le silence. Si possible... Car il fait torride, on l'a dit, et comme il n'y a pas d'air conditionné dans le bâtiment, les marmots ont été réunis à l'extérieur, sous une galerie plus fraîche transformée en crèche - montagne de jouets éparpillés sur les dalles, et poubelle didactique indiquant en flamand " Ici je dépose mon petit pampers "... Un monastère kids-friendly ? Mais c'est drôlement chouette, ça ! Pas sûr que frère Xavier, 43 ans, économe et maître des novices, partage un même enthousiasme. " Oui, nous accueillons les enfants dans notre liturgie. Oui, ils sont pris en charge, durant la journée, par l'organisation pastorale de leurs parents. Non, ce n'est pas nous, les moines, qui faisons garderie... " Si c'est fréquent ? " C'est le grand dégagement, l'espace extraordinaire de la cour des retraitants qui permet, ici, la présence d'enfants. Mais les moines vivent à bonne distance... " Tandis que les galopins à foulard fluo inventent (sous bonne garde) toutes sortes de friponneries, leurs géniteurs ont rejoint l'église pour l'office de midi. Geert, Koen, Myriam, Els, Diederik, Ellen et les autres, identifiés par leurs badges, se mêlent à une quinzaine de touristes en crocs et shorts. " Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse. Et tes fils, autour de la table, comme des plants d'olivier... " : indifférents aux métaphores agricoles des chants cisterciens, des nouveau-nés piquent un roupillon sur des poitrines paternelles, tandis que des retardataires essoufflés se joignent à la foule des croyants. Ça fait sacrément du monde, en fin de compte, et le nombre des fidèles dépasse ici celui des frères trappistes. Invité au micro, un couple de Flamands délivre un message d'amour filial bilingue (Lui : " Je donne ma vie pour mes brebis "/ Elle : " Ik geef dan ook mijn leven voor mijn schapen "), tandis que, dans la pause qui suit, les petits agneaux dont question remplissent justement de leurs cris lointains le silence de la prière. Les moines quittent ensuite leurs stalles, un à un. Frère Hugues est si courbaturé, son cou forme un tel angle droit avec son buste que, de dos, on ne voit qu'un fantôme sans tête, glissant lentement vers le cloître. " Hugues travaille encore à l'hôtellerie, où il est beaucoup apprécié, insiste frère Xavier. C'est une très belle figure d'ancien... " (quand on la voit). A Orval, il reste 15 bénédictins, dont plusieurs venus de France, d'Italie ou du Congo. Le plus jeune a 37 ans, le plus âgé... 93. " Notre style de vie continue néanmoins à interpeller, poursuit le religieux. Chaque année, il y a plusieurs jeunes qui cheminent... " Alors, cheminons aussi... Le vol des hirondelles en piqué sur l'étang fait gicler dans le ciel des gouttes d'or. L'accès au réfectoire des retraitants est entrebâillé, de sorte que certains gourmands viennent y humer déjà les odeurs d'un bon repas. " Mais je vous avais dit de ne pas entrer là ! " La voix du portier-vraiment-trop-aimable résonne. " Le père abbé Lode n'est pas là. [NDLR : il s'est rendu aux funérailles de l'ancien supérieur du Mont-des-Cats, près d'Ypres.] Si vous voulez vous promener, faut demander au frère cellérier. Mais il est difficile à attraper. " Oust ! Il n'y a plus qu'à aller manger une tartine à l'Hostellerie d'Orval - l'Auberge de l'Ange gardien, liée à l'abbaye depuis toujours, étant en chantier jusqu'à l'été 2011... Là, ça chahute ferme. Foule de l'été, bières à gogo. " On dit un Orval ", rappelle un pensionné à son voisin. " Bon, alors un Orval, garçon. Non, allez, deux Orvaulx !... " Les 32 degrés ambiants (la température de l'air, pas la teneur en alcool) cognent visiblement sur les tempes suantes des consommateurs, et les serveurs boute-en-train se font des niches. (Mais pas du tout merci à celui qui a cru spirituel de bloquer ma voiture de quatre conteneurs-poubelles lourds et puants...) A quelques centaines de mètres du restaurant, pour ceux qui n'en auraient pas encore assez, la boutique de l'abbaye ne désemplit pas d'acheteurs de cartons de trappistes, de gros cubes de fromage et d'ouvrages religieux au sens très large (beaux livres de photographies, écrits de moines, BD - dont Orval de JC Servais, évidemment - et jusqu'au poignant essai posthume Paedophilia ou l'amour des enfants, de la féministe Annie Leclerc). En attendant le début de la visite guidée des ruines cisterciennes, une vidéo décrit le quotidien de ceux qui " aiment en vérité, et font de la prière l'essentiel de leur vie ". Puis ça démarre au pas de charge, avec des haltes obligées sous les frondaisons, dont celle du vieux chêne tricentenaire classé. De cette vaste abbaye, qui regroupe comme en un village des zones bien distinctes, faisons le point : il y a donc le monastère actuel, bâti en 1926 sur les fondations de celui qui prospérait au xviiie siècle (un gros pâté néoclassique posé au centre de la vallée) avant d'être complètement anéanti en 1793 par les troupes révolutionnaires du général Loison. Et il y a, bien sûr, attenants, les vestiges de l'ancienne abbaye médiévale, qui donnent à Notre-Dame d'Orval la particularité d'être, en Belgique, le seul monastère toujours en activité au sein de ruines magnifiques. Conseil : laissez errer vos pas entre les blocs couleur ocre, pour qu'en jaillisse un mystère indicible. Imaginez : de ce bout d'escalier dévalaient sans doute les pionniers italiens du xie siècle, dont le dortoir donnait directement dans l'église. Combien ont-ils été, depuis lors, à lever les yeux sur la façade nord du transept, là où la rosace à six lobes, ainsi que les trois fenêtres à motifs végétaux (aussi célèbres, dans l'iconographie d'Orval, que la truite à l'anneau) trouent désormais le ciel de leurs gracieuses dentelles ? Car on ne compte plus les générations de moines appelés, morts et enterrés ici : toutes ont laissé des marques, des styles qui se mêlent bizarrement dans la pierre (des fenêtres gothiques à chapiteaux romans !) et des inventions franchement remarquables. Comme ces stalles évidées, dont la vacuité faisait alors " caisse de résonance " aux répons chantés des psaumes. Ou ces caves creusées sous l'église du xviiie siècle, qui ont servi à assécher les marécages du site, et dont les moines contemporains ont transformé le dédale en musée étrange... Là, une clé d'ogre longue de 42 centimètres et toutes sortes d'autres objets en fer (clous, casseroles, taques de cheminée, garniture de puits...) rappellent que les forges d'Orval furent aussi, voici 300 ans, à la pointe de l'industrie sidérurgique occidentale. A ne pas manquer : la vaisselle, les chasubles brodées, le sarcophage d'un père et le portrait de Menne Effleur, l'abbé d'Orval qui posa la première brique des constructions de 1764, et dont Gérard Jugnot est sans doute un illégitime descendant, tant la ressemblance est surprenante. L'heure tourne. Pourtant, dehors, dans la touffeur, le jardin des plantes médicinales ne jette pas même un semblant de fraîcheur. Les eupatoires chanvrines, les euphorbes épurges et les germandrées scorodoines ont soif. Les visiteurs aussi. Que ne donnerait-on pour une lampée de liquide, même d'eau d'arquebusade d'Orval, dont une affiche ancienne, au mur de l'officine (reconstituée) du frère apothicaire, vante les incroyables indications : contusions, dislocations, coliques, vieux ulcères et plaies intérieures, " en la prenant, si on veut, dit le texte, avec de l'huile de millepertuis ou des yeux d'écrevisses préparés ". La potion convenait même aux femmes enceintes, " quand elles sont en couches, à qui on fait prendre un petit verre, ce qui leur fait ordinairement un très grand bien ". Sacrés moines, va, toujours prêts à rendre service... A présent, c'est la restauration des ateliers du frère Abraham, peintre aux élans lyriques (décédé en 1809), qui mobilise leurs attentions. Sa maisonnette jouxtant la fontaine Mathilde est le seul bâtiment réchappé de la Révolution française : on y trouvera sous peu des £uvres du frère artiste et une évocation du métier de brasseur. De quoi attirer des promeneurs supplémentaires dans ce grand ensemble où l'Art déco des années 1930 triomphe littéralement (comme dans la région de Lille, où quelques églises épousent aussi ce style rare et étonnant). Est-ce bien nécessaire ? Avec sa brasserie dont les effluves parfument au houblon les environs (66 000 hectolitres de bière produits par an, " en priorité pour le marché national "), l'abbaye d'Orval gère déjà un gros afflux touristique. " Dans la province de Luxembourg, nous sommes le troisième acteur du secteur, derrière les châteaux de La Roche et de Bouillon ", affirme frère Xavier, sans qu'il soit possible de deviner si cet état des choses, en réalité, l'indispose ou l'enchante. La saveur des 180 tonnes de fromage charrie également son lot de curieux. " Nos journées portes ouvertes, en septembre, sont quasi complètes. Vérifiez quand même sur notre site Internet ", suggère encore Xavier, avec un engouement peu communicatif. Bon. Si les places sont déjà prises, l'amateur pourra toujours se rabattre sur l'une des nombreuses activités que l'abbaye organise et/ou héberge. Comme ce cours de mandala, soutenu par des moments d'écriture, de marche méditative et de temps de partage. La brochure le précise : le stage se déroulera " dans le silence ". Enfants admis ? Abbaye Notre-Dame d'Orval, à 6823 Villers-devant-Orval. 061 31 10 60 ; www.orval.be Retrouvez l'ensemble de notre reportage photo sur www. leVIF.BE V.C.Un mystère indicible jaillit des blocs couleur ocre