1. BRUXELLES

C'est à la fois le poison de la Belgique et son antidote. Le seul territoire officiellement bilingue du pays abrite pas moins de cinq assemblées parlementaires : la Chambre, le Sénat, le parlement flamand, celui de la Région bruxelloise et celui de la Communauté française. Majoritairement néerlandophone jusqu'au début du xxe siècle, Bruxelles est aujourd'hui à plus de 80 % francophone. Selon les statistiques couramment admises, du moins. Car elles sont contestées par le philosophe Philippe Van Parijs (UCL), qui propose d'autres " lunettes " pour aborder la complexité bruxelloise : " On a souvent dit que tout irait bien en Belgique tant qu'il n'y aurait pas de quartiers wallons et de quartiers flamands à Bruxelles. Ces quartiers, en fait, nous les avons. Lennik, Leeuw-Saint-Pierre ou Hal sont les quartiers flamands de la métropole bruxelloise. Lasne, Waterloo, La Hulpe sont quelques-uns de ses quartiers wallons. Et dans le c£ur de la métropole bruxelloise, la majorité des habitants se définissent très peu comme appartenant à l'une des Communautés de la Belgique. "
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C'est à la fois le poison de la Belgique et son antidote. Le seul territoire officiellement bilingue du pays abrite pas moins de cinq assemblées parlementaires : la Chambre, le Sénat, le parlement flamand, celui de la Région bruxelloise et celui de la Communauté française. Majoritairement néerlandophone jusqu'au début du xxe siècle, Bruxelles est aujourd'hui à plus de 80 % francophone. Selon les statistiques couramment admises, du moins. Car elles sont contestées par le philosophe Philippe Van Parijs (UCL), qui propose d'autres " lunettes " pour aborder la complexité bruxelloise : " On a souvent dit que tout irait bien en Belgique tant qu'il n'y aurait pas de quartiers wallons et de quartiers flamands à Bruxelles. Ces quartiers, en fait, nous les avons. Lennik, Leeuw-Saint-Pierre ou Hal sont les quartiers flamands de la métropole bruxelloise. Lasne, Waterloo, La Hulpe sont quelques-uns de ses quartiers wallons. Et dans le c£ur de la métropole bruxelloise, la majorité des habitants se définissent très peu comme appartenant à l'une des Communautés de la Belgique. "" Avant tout, Bruxelles est la seule grande ville internationale du pays, ajoute Caroline Van Wynsberghe, politologue à l'UCL. Du coup, une grande partie des problèmes qui s'y concentrent concernent en fait tout le pays. On le voit bien avec la question des demandeurs d'asile. "Economiquement aussi, Bruxelles ressemble à un n£ud où s'entrelacent les intérêts francophones et néerlandophones. Chaque jour, 236 000 navetteurs flamands et 122 000 wallons font l'aller-retour entre leur domicile et leur lieu de travail bruxellois. Ensemble, ils occupent 53 % des emplois dans la capitale. " La Belgique est plus vieille que la Belgique ", aime rappeler Geert Van Istendael, ex-présentateur du journal à la télé flamande et subtil observateur d'un pays paradoxal. Si la Belgique est devenue un Etat indépendant en 1830, Flamands, Wallons et Bruxellois font partie du même ensemble politique depuis bien plus longtemps. Dès le xive siècle, les " Pays-Bas " se composent des territoires correspondant grosso modo à l'actuel Benelux. Mais les guerres de Religion vont casser en deux cet ensemble placé sous l'autorité des ducs de Bourgogne, puis de Charles Quint et de l'Espagne. En 1581, les Etats du nord, à majorité protestante, font sécession et forment les Provinces-Unies. Celles-ci donneront naissance aux Pays-Bas. La partie sud reste en revanche sous l'emprise espagnole. Son territoire épouse à peu près les frontières de la Belgique d'aujourd'hui. Sauf qu'il englobe le grand-duché de Luxembourg et une partie du Nord-Pas-de-Calais, il ne comprend pas la principauté de Liège (voir la carte en p. 30). Passé au cours des siècles entre une multitude de mains étrangères (Espagne, Autriche, France, et enfin Pays-Bas de 1815 à 1830), cet ensemble " belge " avant l'heure s'est toujours maintenu en un seul bloc. La côte belge demeure, en dehors de Bruxelles, l'endroit où des francophones et des néerlandophones ont le plus de chances de se croiser. Selon les dernières statistiques, 21 % des touristes à la mer du Nord viennent de Wallonie ou de Bruxelles. Tous ne se contentent pas d'une excursion de temps à autre du côté d'Ostende, Nieuport ou Coxyde. Y acquérir une seconde résidence reste pour beaucoup le rêve absolu. " S'agissant des constructions neuves à la côte, on peut facilement parler, selon les communes, de 10 à 30 % des transactions réalisées par des francophones ", confirme Bart van Opstal, notaire à Ostende. D'autres déménagent de façon définitive, pour vivre " à la mer ". Un phénomène si fréquent que ces nouveaux arrivants portent un nom, en néerlandais : les aangespoelden, les alluvions, comme s'ils avaient échoué au littoral après une marée un peu forte. L'inverse est vrai aussi. " Depuis une décennie, de plus en plus de jeunes ménages néerlandophones viennent s'établir dans ma commune. A côté d'eux, beaucoup de Flamands possèdent une seconde résidence chez nous ", indique Jean-Marc Delizée (PS), secrétaire d'Etat aux Personnes handicapées et ex-bourgmestre de Viroinval. Là-bas, sur les sentiers balisés, plus de la moitié des promeneurs sont flamands. " Le roi est l'horloger qui met de l'huile dans les rouages " (Francis Delpérée, sénateur CDH). " La crise d'identité de la Belgique a comme conséquence que ceux-ci qui ne veulent pas qu'on bazarde trop vite ce vieux pays tiennent au rôle modérément fédérateur que le roi joue encore " (Philippe Moureaux, vice-président du PS). " Sans le roi, ce pays serait plongé dans une crise profonde " (Louis Tobback, bourgmestre de Louvain et ex-président du SP.A). Alors, vive le roi et leve de koning ? Comme pour renforcer cet unanimisme, Jean-Marc Delizée fait part de son expérience personnelle : " Je me suis rendu plusieurs fois en Flandre avec la princesse Astrid. Chaque fois, nous avons reçu un accueil très chaleureux. "Pourtant, le rôle joué par le roi est de plus en plus vivement critiqué dans le nord du pays, et pas seulement dans le camp nationaliste. " Il y a un débat sur l'avenir, admet Paul Magnette. Il se pose de façon un peu différente du côté francophone et néerlandophone. Et encore, je ne suis pas sûr que la fracture soit si Nord-Sud que ça... Didier Reynders a tenu des propos qu'on est plutôt habitué à entendre du côté flamand. En tout cas, on ne peut pas affirmer que la Flandre est devenue républicaine. "Ce sont nos demi-dieux. Une poignée de figures intouchables qui continuent de porter le label belge. On a pu s'en rendre compte lors de l'émission Les Plus Grands Belges, diffusée en 2005 par la RTBF et la VRT, mais chaque chaîne de son côté. Trois personnalités apparaissaient dans le top 10 des deux classements : Jacques Brel, Eddy Merckx et le Père Damien. Six autres se hissaient dans le top 25 tant dans la version francophone que dans la version néerlandophone : Magritte, Hergé, le peintre Rubens, l'architecte Victor Horta, le roi Baudouin et Adolphe Sax, l'inventeur du saxophone. Des députés fédéraux, wallons, flamands, bruxellois et européens réunis dans une même pièce, ce n'est pas si courant. Qu'ils tombent d'accord sur tout, ou presque, cela relève du surnaturel. Cette scène étonnante s'est pourtant produite le mardi 9 novembre, au parlement flamand. Autour d'une table garnie de spécialités locales des trois Régions et de quelques mousses bien fraîches, les membres du Belgian Beer Club ont joyeusement devisé. Ce groupe interparlementaire a été mis sur pied pour " soutenir les valeurs de notre culture brassicole belge ", comme le stipulait l'invitation rédigée par Sven Gatz (Open VLD) et Benoît Cerexhe (CDH). " Pendant une heure, on a vendu positivement l'image de la bière, et tout le monde était d'accord : ce produit est belge ! " relate Philippe Goffin, député fédéral MR. Le plus cocasse est encore la présence d'un député indépendantiste de la N-VA, Marc Hendrickx, à ce raout noir-jaune-rouge. La bière comme socle de l'identité nationale, on ne sait trop s'il faut en rire ou en pleurer... " Avant tout, il s'agit d'un vrai enjeu économique, corrige Philippe Goffin. Le secteur brassicole représente en Belgique plus de 5 000 emplois directs et 30 000 emplois indirects. Les recettes fiscales qu'il produit sont énormes. "Le salon Batibouw prend chez nous des allures de seconde fête nationale. Ce qui singularise surtout les Belges, c'est leur frénésie à construire des maisons pas toujours belles, mais spacieuses, profondes, massives. D'après une étude réalisée en 2000 par la Delft University of Technology, aux Pays-Bas, la surface habitable des logements récemment achevés en Belgique atteint en moyenne 135 m2. Ce qui place la Belgique tout en haut du classement européen, ex aequo avec le Luxembourg. En comparaison, les constructions récentes totalisent en moyenne 102 m2 en Allemagne, 94 m2 en Autriche, 86 m2 en Suède... " Le marché immobilier en Belgique se comporte comme un seul marché ", commente Bart van Opstal, président de la fédération des notaires belges. Après la crise du crédit de la fin 2008, la reprise s'est opérée simultanément dans les trois Régions. " Pendant deux trimestres, on a ressenti une hésitation, et c'était si j'ose dire une hésitation nationale. Ensuite, dans les trois régions, le marché a très vite retrouvé son niveau d'avant la crise, ce qui n'est le cas ni en France, ni en Espagne, ni aux Pays-Bas. "Si le système belge de sécurité sociale ne doit pas être idéalisé, il est néanmoins très singulier. La non-limitation des allocations de chômage dans le temps constitue un cas unique en Europe. En 2001, une enquête du ministère des Affaires sociales avait montré que 7 % des Belges vivent dans l'extrême pauvreté. Un chiffre qui s'élèverait à 42 % sans la sécurité sociale. Autrement dit : 35 % des Belges (dont pas mal de Flamands) doivent à la sécu de ne pas vivre dans l'extrême pauvreté. Si les Belges bénéficient tous des largesses de l'Etat providence, ils supportent ensemble un poids plus douloureux : une dette publique colossale, de l'ordre de 340 milliards d'euros, que l'Etat belge traîne comme un boulet, victime de ses dépenses inconsidérées dans les années 1970. La Belgique détient, avec l'Italie, le plus haut niveau de particratie en Europe. Un constat qui vise surtout la capacité des partis à sortir de l'arène politique. " Soit en investissant l'Etat, en plaçant leurs représentants dans l'administration. Soit en restant des machines d'encadrement social, présentes dans les moindres recoins de la société ", décrypte Jean-Benoît Pilet, politologue à l'ULB. La mainmise des partis sur l'appareil étatique reste une vraie ressemblance entre les trois Régions. " Ce n'est pas pour rien qu'on parle aussi bien d'Etat-CVP que d'Etat-PS ", note Jean-Benoît Pilet. Par contre, le maillage de la société n'est plus aussi fort au Nord et au Sud. " Le PS parvient encore à être hyperprésent en Wallonie, avec des militants presque dans chaque quartier. En Flandre, les critiques à l'encontre de la particratie, dans les années 1990, ont poussé les partis à se distancier de la société civile, en tout cas dans les villes. Dans les zones rurales, le CD&V a gardé un côté tentaculaire. "La société belge est traversée par un sous-courant anarchique, voire incivique. " Beaucoup de Néerlandais viennent s'installer au nord d'Anvers, raconte Pascal Verbeken. Chaque fois, ils me racontent la même chose : leur plus grand choc culturel, c'est de découvrir l'importance des filières officieuses en Belgique. Pour obtenir quelque chose, il faut connaître le chemin. "" Ayant longtemps vécu sous des souverains venus d'ailleurs, nous ressentons volontiers le pouvoir comme un corps étranger dont il faut se méfier plutôt que comme un organe de la nation ", constatait le journaliste Charles Bricman en 1989, dans un ouvrage sur la belgitude. Est-ce cette attitude qui explique un étonnant laxisme par rapport à la fraude ? Selon certaines estimations, la part du " noir " dans l'économie marchande atteindrait 20,6 % en Belgique (1). Nos voisins se situent bien en dessous : 7,4 % en France, 6,5 % en Allemagne, 2,9 % aux Pays-Bas. D'après une autre enquête, réalisée en juin 2009, 40 % des Belges néerlandophones et 33 % des francophones jugent le travail au noir " acceptable ". (1) Cité dans Estimation de l'économie au noiren Belgique, rapport de recherche rédigé par Robert Plasman et trois autres économistes de l'ULB. F.B." Les différences s'amoncellent, le fossé se creuse. Que reste-t-il en commun ? Le roi, l'équipe de foot, certaines bières... " Yves Leterme, Premier ministre. " La mainmise des partis sur l'appareil étatique reste une vraie ressemblance entre les trois Régions. Ce n'est pas pour rien qu'on parle aussi bien d'Etat-CVP que d'Etat-PS " Jean-Benoît Pilet, politologue à l'ULB.