Le Vif/L'Express : A quelle période de l'Histoire auriez-vous aimé vivre ?

Vincent Dujardin : Le XXe siècle me passionne. Mais, en variant les époques, je choisirais le IVe siècle, dont les débats d'idées ont durablement pesé.
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Vincent Dujardin : Le XXe siècle me passionne. Mais, en variant les époques, je choisirais le IVe siècle, dont les débats d'idées ont durablement pesé. On assiste à une forme de réconciliation entre l'Antiquité et le christianisme, qui devient une religion tolérée avec l'édit de Milan, et même privilégiée, puis plus tard d'Etat. Il va se diffuser en bénéficiant du cadre de l'administration romaine déjà établi, mais aussi en empruntant à la culture antique des éléments dans les domaines de l'art, de la religion et de la philosophie. Les trois héritages qui vont marquer durablement notre continent se trouvent désormais en présence, à savoir la Grèce, Rome et le christianisme. Mais en transformant Byzance en seconde Rome, l'empereur Constantin a aussi placé, au sein de l'Empire comme de l'Eglise, les ferments de la division entre l'Orient et l'Occident, division qui reste visible aujourd'hui. Au-delà, nous avons aussi pu observer, au cours de l'histoire, les dérives et les problèmes engendrés par le césaro-papisme présent aussi à cette époque. Cela pose la question, qui traversera les siècles et qui reste éminemment d'actualité, des relations entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil. On voit combien la question est présente dans ce qu'on a appelé à raison ou à tort " le printemps arabe ", et alors que le cas tunisien constituera à cet égard sans doute un vrai test. Enfin, j'ajouterais qu'après le IVe siècle viendront les invasions et les grandes migrations qui se poursuivent jusqu'au Xe siècle, et que plus tard d'autres événements marqueront aussi la culture européenne, comme le siècle des Lumières qui favorise l'approche critique. Ces éléments ont aussi considérablement enrichi le patrimoine européen, mais comme le disait Paul Valéry, les trois héritages précités pèsent lourdement dans ce qui est véritablement européen. On peut dire que le 9 mai 1950, date de la présentation du plan Schuman, constitue l'acte fondateur de la future Union européenne, mais les traités de Rome, qui conduisent notamment à la mise en place de la CEE, marquent un grand pas en avant dans l'histoire de l'intégration européenne. Cette dernière constitue en outre la success-story de la diplomatie belge, comme on le verra encore en 2010 à l'occasion de l'excellente dernière présidence belge. A l'époque, le rôle éminent du ministre socialiste des Affaires étrangères Paul-Henri Spaak, qui avait réorienté la politique étrangère de la Belgique dès la Seconde Guerre mondiale, a considérablement compté. Le 25 mars 1957, il dira au Capitole, à Rome, qu'au-delà de la dimension économique et technique qui se trouvent évidemment au c£ur du projet de Communauté européenne, on assiste aussi à l'union de peuples, à travers la richesse de leur diversité, pour la défense d'un même idéal humain. J'aurais bien été son chauffeur juste avant et juste après la signature pour recueillir ses impressions du moment. L'Union européenne d'aujourd'hui n'est certes pas une construction parfaite, mais au-delà des avantages d'ordre politique ou économique, elle a déjà permis près de 70 ans de paix entre les pays membres, la ultima ratio regum étant désormais les traités, ce qui constitue déjà un considérable progrès de civilisation. Aujourd'hui, l'ensemble du projet européen est questionné. Et pas seulement au regard du problème de la dette souveraine des Etats. L'Europe a grandi malgré ou par les crises qui ont souvent abouti à plus d'Europe. En 1954, d'aucuns affirmaient qu'il faudrait une génération pour se remettre de l'échec de la Communauté européenne de défense. Un an plus tard, la relance de Messine allait conduire aux traités de Rome. Aujourd'hui, l'Europe a aussi besoin d'un vigoureux médecin. Mais c'est aussi la recherche d'un nouvel équilibre entre solidarité et subsidiarité qui doit être trouvé, à l'instar du problème belge qui constitue aussi, à certains égards, un laboratoire pour l'Europe. Les décisions qui seront prises dans les semaines qui viennent seront lourdes de conséquences et pas seulement pour l'avenir de la zone euro avec ses conséquences économiques, politiques ou sociales. L'Europe est en proie à des forces centrifuges puissantes. Mais comme le disait Denis de Rougemont, il n'y a décadence que lorsque l'on ne dit plus " qu'allons-nous faire ", mais " que va-t-il arriver ? ". Je citerais volontiers le nom d'hommes d'Etat que je rencontre dans mes travaux comme Paul-Henri Spaak, Charles de Gaulle, Winston Churchill, Jean Monnet ou autres Jean Rey, mais aussi les parents de chacun d'eux. Dans un autre domaine, j'interrogerais aussi volontiers un Beethoven, par exemple juste après la première de L'Empereur. Mais j'opterais finalement pour le premier homme et la première femme qui étaient leurs ancêtres communs et... les nôtres. La longue période qui s'étend du big bang à l'apparition du premier être humain a fasciné des générations de scientifiques et de philosophes, mais elle interpelle l'humanité entière. Rencontrer le premier homme, la première femme, au terme d'une évolution qui a dû connaître à un moment donné un saut qualitatif, ne peut être qu'intellectuellement passionnant. Vous avez le(s) premier(s) être(s) humains face à vous. Comment le savez-vous ? Il doit y avoir dans leur regard une étincelle qualitative qui en fait un des nôtres et qui ne trompe pas. Il ne sait pas encore écrire, mais il n'en pense pas moins. Ce premier homme est tellement loin et, en même temps, tellement proche de nous. Scientifiques et autres archéologues font d'ailleurs £uvre d'histoire en nous aidant toujours à mieux répondre à la question, somme toute fort simple mais qui engendre bien des questionnements : que s'est-il réellement passé ? Thomas More. On retient son livre Utopie, rédigé par ce connaisseur des réalités de son temps et ami d'Erasme. On y retrouve son ironie, un décalage entre la lettre et sa pensée profonde, qui s'oppose à la fois aux dégâts dus à l'économie déshumanisée ou éloignée de la recherche du bien commun, au totalitarisme et aux dogmatismes simplificateurs, car l'utopie n'est pas synonyme d'idéologie. Elle est même son contraire. Il invite à revenir de l'île d'Utopia dans la réalité du moment, mais armé de certaines mises en garde, dans le but d'améliorer le temps de l'homme. More est resté serein et a gardé son humour, même devant la mort qui se rapprochait. Il cherche la joie, même face à la souffrance, et reste fidèle à ses amitiés et à ses loyautés. Au-delà, il s'agit d'une grande figure historique qui a su garder ses distances avec les honneurs et le pouvoir, mais qui était aussi apprécié par son entourage immédiat, comme le montre sa correspondance avec sa fille. Ce côté " unité d'un homme ", pour qui le plus dur n'était pas toujours d'accomplir son devoir, mais de savoir où était ce devoir, peut assurément nous inspirer. Enfin, il appartient au courant humaniste qui, sur le plan chronologique, fait suite aux terribles XIVe et XVe siècles qui ont vu tant de guerres, de famines ou de mouvements sociaux. Et il prend part au maillage d'une conscience européenne à tous les niveaux : culturel, économique, politique, etc. ENTRETIEN : P. HXUltima ratio regum : désormais les traités