Vingt-sept minutes. Pas une de plus. C'est le temps que va durer notre interview d'Yngve Slyngstad, le patron du Government Pension Fund Global, le fonds souverain norvégien. Vous ne le connaissez pas. Son nom est imprononçable. Et pourtant, c'est l'un des hommes les plus puissants de la planète, à la tête d'une institution pesant aujourd'hui plus de 1 000 milliards de dollars. Soit le premier fonds souverain au monde, devant les fonds émirati et chinois, et qui a beaucoup fait parler de lui ces dix dernières années en raison de ses prises de position éthiques et responsables... Une fois dit cela, on comprend mieux l'agenda surchargé du très sollicité Yngve Slyngstad. Ce jour-là, il reçoit dans les locaux de la banque centrale de Norvège, à Oslo, un bâtiment moderne recouvert de granit beige et de grandes parois vitrées. Après avoir passé le sas ultrasécurisé avec code personnalisé, le directeur de communication, un blondinet élancé, qui a longuement insisté pour connaître les questions à l'avance, nous conduit au cinquième étage de l'immeuble jusqu'à un spacieux bureau au style scandinave épuré. Au travers des larges vitres bordées de bandes cuivrées, la vue sur les rues givrées d'Oslo est imprenable. Mais, en entrant, ce qui frappe surtout, c'est l'immense bonhomme qui tend une large main de bienvenue. Avec son crâne rasé, son bouc soigneusement taillé, sa carrure de Viking et son regard aussi glacial qu'un fjord, c'est peu dire qu'Yngve Slyngstad, 55 ans, en impose. " Vous voulez une tasse de café ? " dit-il avant de s'asseoir, très à l'aise. Non. Le temps presse...
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Vingt-sept minutes. Pas une de plus. C'est le temps que va durer notre interview d'Yngve Slyngstad, le patron du Government Pension Fund Global, le fonds souverain norvégien. Vous ne le connaissez pas. Son nom est imprononçable. Et pourtant, c'est l'un des hommes les plus puissants de la planète, à la tête d'une institution pesant aujourd'hui plus de 1 000 milliards de dollars. Soit le premier fonds souverain au monde, devant les fonds émirati et chinois, et qui a beaucoup fait parler de lui ces dix dernières années en raison de ses prises de position éthiques et responsables... Une fois dit cela, on comprend mieux l'agenda surchargé du très sollicité Yngve Slyngstad. Ce jour-là, il reçoit dans les locaux de la banque centrale de Norvège, à Oslo, un bâtiment moderne recouvert de granit beige et de grandes parois vitrées. Après avoir passé le sas ultrasécurisé avec code personnalisé, le directeur de communication, un blondinet élancé, qui a longuement insisté pour connaître les questions à l'avance, nous conduit au cinquième étage de l'immeuble jusqu'à un spacieux bureau au style scandinave épuré. Au travers des larges vitres bordées de bandes cuivrées, la vue sur les rues givrées d'Oslo est imprenable. Mais, en entrant, ce qui frappe surtout, c'est l'immense bonhomme qui tend une large main de bienvenue. Avec son crâne rasé, son bouc soigneusement taillé, sa carrure de Viking et son regard aussi glacial qu'un fjord, c'est peu dire qu'Yngve Slyngstad, 55 ans, en impose. " Vous voulez une tasse de café ? " dit-il avant de s'asseoir, très à l'aise. Non. Le temps presse... Avant toute chose, il s'agit d'éclaircir le rôle exact du fonds souverain norvégien. De sa voix basse, presque inaudible en fin de phrase, Yngve Slyngstad tente d'expliquer cet ovni institutionnel présent dans près de 9 000 entreprises cotées du monde entier, et détenant à lui seul 1,3 % des actions de la planète. " En réalité, nous sommes un fonds étatique à vocation générationnelle, c'est-à-dire que nous avons pour mission de mettre à l'abri les générations futures, en garantissant le bon fonctionnement de l'Etat-providence ", explique-t-il.C'est en 1990 que le Petroleum Fund of Norway, comme il s'appelle alors, est officiellement créé avec pour objectif de percevoir les revenus de la fabuleuse manne pétrolière découverte une trentaine d'années plus tôt au large de la mer du Nord. Obsédés par le Dutch disease - la maladie néerlandaise, qui décrit, en économie, ces pays incapables de gérer correctement la richesse de leur sous-sol -, les Norvégiens décident de sanctuariser la rente pétrolière et d'anticiper ainsi un éventuel tarissement de la ressource. En découleront les deux principes fondateurs du fonds : l'interdiction d'investir en Norvège, de manière à ne pas surchauffer artificiellement l'économie du pays, et l'instauration d'une règle d'or budgétaire autorisant l'Etat à ne ponctionner qu'un certain pourcentage du fonds (le seuil de 4 % a récemment été ramené à 3 %), représentant grosso modo son rendement annuel. Les premiers revenus du pétrole - tirés des taxes, des dividendes de la compagnie nationale Statoil, ou encore des permis d'exploitation - commencent réellement à affluer à la fin des années 1990. Précisément au moment où Yngve Slyngstad entre en scène. En 1998, le patron de l'époque, Knut Kjaer, cherche quelqu'un pour développer le département Equity, chargé des actions cotées. Avec ses quatre master's degrees - dont un à Berkeley, en Californie, et un à la Sorbonne, à Paris - et son expérience à la tête du département Asie de Storebrand, l'un des leaders norvégiens de la gestion d'actifs, Yngve Slyngstad a le profil idéal. En plus d'un CV impeccable, ce père de famille possède cet équilibre intérieur si cher au peuple scandinave : passionné de nature, de ski et de kayak, il a passé dans sa jeunesse six mois dans une cabane de pêcheurs en Arctique à étudier les philosophes allemands Heidegger et Hegel... Mais l'ambitieux financier n'est pas facile à convaincre. " Il était promis à une très belle carrière et hésitait à se confronter à la puissance publique bureaucratique et à son manque d'expérience dans la gestion de l'argent ", précise Knut Kjaer. Après des semaines de tergiversations, Slyngstad finit par céder. Non sans que le boss accepte de signer un bout de papier sur lequel la nouvelle recrue a dessiné dans le détail le plan d'organisation de son futur département. Pendant dix ans, Slyngstad construit méthodiquement l'entité qui représente aujourd'hui plus de 65 % de l'activité du fonds. En 2008, au départ de Knut Kjaer, il est propulsé à la tête du Norges Bank Investment Management (NBIM ), l'organe de gestion du fonds, intégré à la banque centrale de Norvège, et placé sous tutelle du Parlement. " Avec ce poste, l'un des plus surveillés de Norvège, Slyngstad s'est retrouvé sur le devant de la scène internationale, car toutes les décisions qui sont prises par le NBIM sont très regardées par la communauté des investisseurs ", note l'un des administrateurs de la banque centrale norvégienne. En plus d'avoir à gérer l'immense fortune du peuple norvégien - équivalant aujourd'hui à 160 000 euros par personne et 2,7 fois le PIB du pays -, le NBIM s'est en effet imposé au fil des années comme un véritable apôtre de la transparence et de l'investissement responsable, militant tour à tour contre les rémunérations trop élevées des grands patrons, l'optimisation fiscale des multinationales ou sanctionnant certaines entreprises responsables du réchauffement climatique. C'est ainsi que, depuis 2004, date de la création d'un comité de l'éthique, le Parlement a interdit au fonds d'investir dans les groupes violant les droits de l'homme, produisant des armes " particulièrement inhumaines ", ou du tabac. A ce titre, il a exclu de son portefeuille des sociétés aussi colossales que Walmart (réintégrée cinq ans plus tard), Safran, Airbus ou encore Rio Tinto. De quoi remettre l'ancien petit pays de pêcheurs au centre de l'attention des grandes puissances mondiales... En 2013, année où le fonds décide de liquider ses investissements dans le charbon, Yngve Slyngstad fait son entrée dans la liste des 100 hommes les plus puissants de la planète, selon le magazine Forbes (70e position). Tantôt perçu comme le modèle à suivre ou comme un donneur de leçons schizophrène, le fonds souverain norvégien fascine aujourd'hui autant qu'il interroge. " Cela peut sembler cynique ou paradoxal, mais les Norvégiens sont sans doute ceux qui sont allés le plus loin dans la conceptualisation de l'investissement responsable mais économiquement rentable. Il faut s'en réjouir car, parmi les nouveaux riches de la planète, aux côtés des Qataris ou des Emiratis, ils sont les seuls à porter nos valeurs occidentales ", se réjouit ainsi un gérant de fortune parisien. Ce qui est sûr, c'est qu'au pays des paradoxes, la question morale a tôt fait de se confondre avec celle de la rentabilité et de la profitabilité. La controverse du moment ? La prise de position du NBIM concernant ses investissements dans le pétrole. Dans une lettre adressée à la Première ministre norvégienne, ce dernier a en effet demandé au gouvernement de sortir les valeurs pétrolières de l'indice de référence du fonds, de façon que l'économie norvégienne soit moins dépendante du destin de l'or noir. Malgré les récents débats politiques sur l'avenir des gisements pétroliers en Norvège, Slyngstad l'assure : " Cette position n'a aucune dimension éthique. Elle est guidée par de pures considérations économiques ", affirme-t-il. Avant de préciser : " Ce que nous faisons n'est pas le reflet du système de valeurs norvégien. Tout ce que nous construisons autour de l'investissement responsable est fondé sur les normes internationales, les principes de l'OCDE ou des Nations unies. " Ce 19 septembre 2017, il est 2 heures du matin, le fonds souverain norvégien, poussé par le dynamisme des Bourses mondiales et la vigueur de l'euro, vient de dépasser pour la première fois de son histoire le seuil symbolique des 1 000 milliards de dollars. Mais ce jour-là, ni champagne ni petits-fours pour célébrer l'évènement. Yngve Slyngstad confie avoir fêté la nouvelle " très sobrement avec (ses) équipes " dans la salle à manger de la banque centrale avec de " modestes " sandwichs. " La seule chose que je peux vous dire, c'est que personne n'imaginait que le fonds deviendrait un jour si gros. Nous avons été très chanceux : en cinq ans, il a été multiplié par deux grâce aux rendements ", raconte le financier, surjouant un peu l'humilité, et reprenant mot pour mot le communiqué envoyé à la presse... " Il faut bien avoir à l'esprit que le consensus national autour du fonds ne peut fonctionner que si celui-ci est géré de manière exemplaire, sans quoi il risquerait d'être instrumentalisé politiquement. C'est pourquoi Slyngstad est si attentif à protéger le fonds et sa réputation ", décrypte un de ses proches. Avec un mandat révocable ad nutum, Yngve Slyngstad sait en effet que le moindre faux pas peut lui être fatal. En 2014, le scandale Formula One a pris la tournure d'une affaire d'Etat. Les Norvégiens découvrent que le fonds a investi dans le groupe de F1, alors même qu'il n'était pas encore coté en Bourse, mais en phase de l'être (ce qui est théoriquement interdit). Sacrilège ultime, la compagnie dirigée par le sulfureux Bernie Ecclestone est mouillée dans des affaires de corruption. Après remontrances politiques, Slyngstad est obligé de présenter ses excuses à la population. Mais l'affaire va laisser des traces. " En réalité, Slyngstad est beaucoup plus show off qu'il n'en a l'air ", estime un ancien du NBIM, reprochant notamment au grand patron d'avoir poussé le fonds à investir dans l'immobilier de luxe (à Londres, Paris ou New York), contrairement à une gestion de bon père de famille. La même année, certains se sont émus de voir ce serviteur de l'Etat être l'invité vedette de la réception organisée par Elon Musk au très prestigieux hôtel The Thief, à Oslo. " C'est le genre d'homme qui, face aux journalistes, va dire qu'il prend les transports en commun alors qu'en réalité il roule en Tesla ", estime un autre. " Têtu ", " autoritaire ", " arrogant "... en discutant avec certains de ses anciens collaborateurs, il semblerait d'ailleurs que Slyngstad ne fasse pas l'unanimité. " Son rôle n'est pas simple. Il doit incarner une double vision : celle du banquier de première classe et celle du fonctionnaire d'Etat ", tempère, de son côté, l'ancien ministre des Affaires étrangères Jonas Gahr Store, chef du Parti travailliste. Et ce, pour un (modeste) salaire de 670 000 euros par an. Sans primes ni bonus. Soit à peine celui d'un trader junior à la City ! Alors, politique, le job de patron de fonds souverain ? A cette question, Slyngstad se referme brutalement. " Nous sommes là pour appliquer des décisions politiques, mais la politique n'est jamais le sujet de cette maison ", tranche-t-il. Vous devez quand même être soumis à un sacré lobbying de la part des multinationales ou des associations environnementales ? Et l'homme aux 20 lignes de téléphone de répondre, cette fois sous forme de pirouette : " Vous savez, manager un fonds souverain en démocratie est un véritable défi. " Sans doute qu'il faudrait bien plus de vingt-sept minutes pour entrer dans le détail. Par Julie de la Brosse.