Paris. En plein quartier des éditeurs, vous attendez Yann Moix à la Règle du jeu, siège de la revue éponyme fondée par l'inénarrable Bernard-Henri Levy il y a vingt-cinq ans. Ici, le parquet craque, les portes grincent, le fauteuil est confortable et loin de l'univers survitaminé de la télé où Moix officie tous les samedis soir (On n'est pas couché, sur France 2), l'endroit est à l'image du landerneau littéraire parisien : calme et feutré, où le temps semble s'attarder. A pas de loup, sans tralala ni grandeur, arrive Moix. Physique de boxeur, jeans, baskets et chemise ouverte sur une mine un peu défaite... A voir le thé vert fumant qui l'attend déjà sur la table basse, l'écrivain semble faire partie des meubles. Pas vraiment gai, il semble avoir passé une mauvaise nuit. A tout le moins, il n'a pas l'air franchement du matin. Et c'est en pleine promotion de son dernier livre, Terreur, que le chroniqueur itinérant (Le Figaro littéraire, Marianne, France Inter, RTL...), dessinateur à ses heures (Le Point), se rappelle qu'il doit nous parler d'art. Comprenant rapidement le principe - avec lui toute explication de plus de dix secondes semble déjà longue - il résume : " Donc, l'idée c'est de dire ce qu'on veut sur un tableau ? "
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Paris. En plein quartier des éditeurs, vous attendez Yann Moix à la Règle du jeu, siège de la revue éponyme fondée par l'inénarrable Bernard-Henri Levy il y a vingt-cinq ans. Ici, le parquet craque, les portes grincent, le fauteuil est confortable et loin de l'univers survitaminé de la télé où Moix officie tous les samedis soir (On n'est pas couché, sur France 2), l'endroit est à l'image du landerneau littéraire parisien : calme et feutré, où le temps semble s'attarder. A pas de loup, sans tralala ni grandeur, arrive Moix. Physique de boxeur, jeans, baskets et chemise ouverte sur une mine un peu défaite... A voir le thé vert fumant qui l'attend déjà sur la table basse, l'écrivain semble faire partie des meubles. Pas vraiment gai, il semble avoir passé une mauvaise nuit. A tout le moins, il n'a pas l'air franchement du matin. Et c'est en pleine promotion de son dernier livre, Terreur, que le chroniqueur itinérant (Le Figaro littéraire, Marianne, France Inter, RTL...), dessinateur à ses heures (Le Point), se rappelle qu'il doit nous parler d'art. Comprenant rapidement le principe - avec lui toute explication de plus de dix secondes semble déjà longue - il résume : " Donc, l'idée c'est de dire ce qu'on veut sur un tableau ? " Doux comme un agneau, il s'installe alors dans un petit fauteuil de coin et, s'emparant de son thé, il démarre, cuillère en l'air, sur sa première oeuvre préférée. Le Couronnement de la Vierge, de Fra Angelico. " Je l'ai choisie tant pour des raisons théologiques qu'esthétiques. D'abord, c'est ce tableau qui m'a permis de comprendre les couleurs. J'avais 6 ou 7 ans et, pour la première fois, j'ai pris conscience de l'importance du bleu, du rouge... Ces couleurs sont tellement fortes qu'elles explosent véritablement la toile ! Si le bleu domine, le rouge transperce. " Pliant sa cuillère en deux, Moix semble avoir du mal à rester en place. Mais il poursuit. " Plus tard, je l'ai redécouverte au Louvre et, alors, c'est son aspect théologique qui m'a frappé et enchanté. Parce que, contrairement à ce qu'on pourrait penser, la scène ne se situe pas dans les cieux mais ici, parmi nous, les hommes. Ce tableau représente peut-être une scène céleste, mais les saints et les anges qui la peuplent sont des êtres terrestres, leurs visagessont prosaïques et parfois même un peu bouffis. C'est un mélange de pureté et de laideur, une perfection interrompue par des regards tantôt mesquins, tantôt humains. Il ne faut pas s'y tromper : s'il n'était pas porté par ces couleurs éclatantes, ce retable serait véritablement hideux. Mais, plus important encore, avec Fra Angelico, le ciel devient terrestre et la terre devient céleste, l'espoir devient l'espérance et on comprend que l'éternité n'est pas quelque chose qui s'étire dans l'au-delà mais un "présent" qui nous est offert aujourd'hui et maintenant. Oui, Fra Angelico veut nous dire que c'est ici que ça se passe et non là-bas. C'est peut-être très premier degré mais Fra Angelico est un artiste qui, à mes yeux, ne peut se lire que de cette manière. " Intarissable sur le christianisme, comme à peu près sur tout, l'auteur réalisateur (un succès, Podium, et un bide, Cinéman) a déboulé avec fracas sur la scène parisienne : Goncourt du premier roman à 28 ans. Adulé par les uns et agaçant déjà les autres. Mais tous s'accordent sur un point : Yann Moix a du talent. Beaucoup. Vingt ans plus tard, sans enfant et toujours célibataire, il a engendré deux trilogies - l'une sur " l'amour fou ", où les hommes sont des salauds très romantiques, la seconde sur le " monde moderne " et ses dérives. Entre les deux, des essais, des poèmes et un roman fleuve de 1 143 pages, Naissance, qui a raflé le Renaudot en 2013. Pour ce féru de judaïsme, le choix d'une oeuvre d'art chrétienne détonne et étonne. A force d'être triturée dans tous les sens, sa cuillère se brise enfin. Jambes croisées, Moix pose alors ses pattes sur les accoudoirs et, sagement, reprend : " Je suis fasciné par le judaïsme. Contrairement au christianisme, c'est une religion " athée" où il n'est pas question de foi ou de transcendance mais plutôt de se rapprocher de Dieu par l'étude du texte. En un mot, les juifs n'attendent pas Dieu car Dieu est présent à leur côté depuis le départ. Mais si présent qu'il soit, il ne se révèle à eux que s'ils l'étudient. C'est une démarche purement intellectuelle et très différente de celle des chrétiens : ici, le rapport à Dieu est horizontal alors qu'avec le christianisme, le rapport à Dieu est purement vertical. Ça change tout. Mais au-delà de la place de Dieu, ce que j'aime le plus dans le judaïsme, c'est sa propension à encourager une réflexion non cartésienne, une pensée où la conclusion importe moins que les questions qui l'y mènent. Et pour moi, qui suis un adepte de la pensée en "escaliers", cette démarche m'a véritablement libéré, elle m'a permis de penser librement, de me poser plus de questions encore et, surtout, de m'autoriser à changer d'avis. En un mot, le judaïsme m'a permis de réaliser que j'étais intelligent. Ça a véritablement changé ma vie ", confie-t-il sans forfanterie aucune. C'est en travaillant sur sainte Thérèse de Lisieux que Moix découvre, un peu par hasard, Edith Stein et le judaïsme. Il explique avoir été fasciné par cette femme (NDLR : il a raconté son histoire dans Vie et mort d'Edith Stein paru en 2008 chez Grasset), une grande intellectuelle juive qui, à 40 ans, décide de se convertir au catholicisme et qui, malgré tout, choisira de mourir à Auschwitz avec les siens. " Jean-Paul II la canonisera, d'ailleurs. Il faut dire que, depuis les apôtres, des juifs convertis au catholicisme c'était plutôt rare. Mais ce qu'il y a surtout d'intéressant avec Edith Stein, c'est qu'elle estimait avoir trouvé dans la foi chrétienne un rapport beaucoup plus direct avec Dieu qu'elle n'aurait pu l'avoir avec la philosophie judaïque. Dans son livre Science de la Croix, on se rend compte à quel point elle a intellectualisé sa foi. Finalement, elle est devenue chrétienne mais à la manière juive. Mais pour en revenir à la religion, si l'on considère que le "héros" du judaïsme n'est pas Dieu mais la parole, et le texte, ce n'est plus une religion, c'est de la littérature. Les grands écrivains ne continuent-ils pas quelque chose d'aussi sacré que les premiers textes ? " interroge-t-il alors. D'une pensée aussi arborescente que la généalogie des rois de France, Yann Moix vous emmène d'une réflexion à une autre. Des manchettes des journaux du matin (dont il vous fait lecture) au millénarisme politique en passant par Kafka ou l'écriture cunéiforme (qui lui a permis de comprendre pourquoi le héros de La Métamorphose s'appelait Gregor Samsa). Il saute d'un sujet à un autre, sans jamais perdre l'équilibre. Si l'enfance a été plutôt moche (un père violent, des parents qui l'humilient), la formation, elle, est pour le moins solide : math sup, diplôme de sciences commerciales puis de sciences politiques ; en parallèle, il apprend même la philosophie et l'hébreu. Avant qu'il ne s'envole pour un autre sujet, nous lui glissons sous le nez Le Tricheur à l'as de carreau, son deuxième coup de coeur. Calé maintenant dans le fond de son fauteuil, Moix agrandit l'image, zoome les détails qu'il aime faire partager. De son propre aveu, il raffole de la compagnie des autres : " Sans eux, je ne serais qu'un objet posé sur une table ", lâche-t-il, regard sincère. La machine à penser se remet alors en route. Et le voilà débitant un petit cours de perspective avant de s'attaquer aux peintres " oubliés ", ces génies redécouvert quatre siècles plus tard. C'était l'introduction de Moix à Georges de La Tour. " Ce tableau est un chef-d'oeuvre ! Ce qui y est fascinant, c'est qu'aucun des personnages ne semble prêter attention aux autres, aucun regard ne se croise et pourtant, ils trichent tous. Mais attention : si tous trichent, ce ne sont pas eux les plus dangereux. Non. La plus dangereuse, c'est la servante. Surplombant cette table de jeu gangrenée par le vice, elle incarne une certaine forme de pureté. Pourtant, son regard est fourbe et nous laisse l'impression qu'elle n'abat pas son jeu. On la sent osciller entre le bien et le mal. Elle a donc un coup d'avance sur les autres car elle n'a pas encore choisi son camp. Si je tiens à cette oeuvre, ce n'est ni pour le vice ni pour la tricherie mais pour "la vérité révélée sous les apparences". " Tout comme dans Le Sacre de Napoléon, de David - pour terminer. " Mais je ne voudrais pas en parler sans le rapprocher de ce portrait de Bonaparte, toujours par David, précisant que c'était une des oeuvres préférées de Guitry. Un de ses maîtres. Avec Péguy, Proust, Céline ou Gombrowicz. Bref, selon lui, le panthéon de la littérature. Désormais affalé dans son fauteuil, Moix - qui situe son âge mental aux alentours des 8 ou 9 ans - pose ses pieds sur la table et, l'air un peu adulescent, il entreprend de vous resituer la situation politique et religieuse de la France, fin du XVIIIe siècle. Un quart d'heure plus tard, il reprend sur Bonaparte. " Alors voilà. D'un côté, Le Sacre de Napoléon, de l'autre ce portrait inachevé. Ici, pas de grandeur historique, nous sommes dans la vérité humaine, dans le cheminement d'un homme au regard un peu triste. C'est amusant de constater les libertés prises par David dans Le Sacre, comme la présence de la mère Bonaparte dont on sait qu'elle n'était pas là, tant sa détestation de sa belle-fille était forte. Si la scène est grandiose, on se rend compte que, en réalité, ce sacre n'est qu'un simulacre, une sorte d'idolâtrie qui gêne tout le monde aux entournures. Par cette cérémonie grotesque, Napoléon entend légitimer son propre pouvoir, il se couronne ainsi que son épouse (une ancienne prostituée) et, ce faisant, il s'installe dans la continuation de ce qu'il prétend arrêter : en s'autoproclamant empereur, il tente d'être l'égal des rois de France. Comme la servante du tableau précédent, il joue sur les deux tableaux, c'est gonflé quand même ! Voilà. Au-delà du génie de Napoléon, j'ai choisi ces deux oeuvres pour démontrer que le trait de l'exactitude (le sacre) face au trait de la vérité (Bonaparte) n'a pas de limite. Et que plus nombreux sont les faits qu'elle appelle à sa cause, plus l'exactitude se mue en propagande. Et c'est bien là tout le paradoxe. " C'était, face à nous, la dernière pensée de Yann Moix.