"We're fucked. " Tenus sous couvert de l'anonymat par un athlète de premier plan auquel le Guardian demandait son avis sur ce à quoi ressemblerait l'athlétisme après le départ d'Usain Bolt, ces propos se passent de traduction. Depuis que le Jamaïcain a fait ses adieux lors des championnats du monde de Londres, le 12 août, le sport n'est plus le même. Qu'il ait perdu son dernier 100 m ne change rien. Jamais, sans doute, un athlète n'aura laissé son sport aussi orphelin, en proie même à l'angoisse existentielle de l'avenir. Un sport fait de 48 épreuves mais dont tout le poids est supporté depuis dix ans par les épaules de sa seule star.
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"We're fucked. " Tenus sous couvert de l'anonymat par un athlète de premier plan auquel le Guardian demandait son avis sur ce à quoi ressemblerait l'athlétisme après le départ d'Usain Bolt, ces propos se passent de traduction. Depuis que le Jamaïcain a fait ses adieux lors des championnats du monde de Londres, le 12 août, le sport n'est plus le même. Qu'il ait perdu son dernier 100 m ne change rien. Jamais, sans doute, un athlète n'aura laissé son sport aussi orphelin, en proie même à l'angoisse existentielle de l'avenir. Un sport fait de 48 épreuves mais dont tout le poids est supporté depuis dix ans par les épaules de sa seule star. Mais, au fond, de quel Bolt parle-t-on ? Du meilleur sprinteur de tous les temps, détenteur de trois records du monde sur 100 m (9,58), 200 m (19,19) et 4 × 100 m (36,84), qui a collectionné les titres olympiques et mondiaux sur ces distances depuis 2008 ? Du magicien auquel on prête le pouvoir d'avoir fait oublier le dopage ? Du showman qui a attiré vers lui le regard d'un public étranger à la discipline ? Du gars sympa et accessible ? De l'homme d'affaires, premier athlète parmi les sportifs les mieux payés du monde en tirant l'immense majorité de ses revenus de ses sponsors ? Du Jamaïcain qui a imposé au monde sa coolitude par ses attitudes fantasques et décontractées, son relâchement en fin de sprint ? De tous en fait... Car c'est tout cela qu'a changé Bolt. La question de la succession sportive est peut-être finalement la plus simple à régler. Elle prendra du temps : " Je suis presque convaincu que le Bolt de demain n'est pas encore né, les marques qu'il a placées sont tellement hautes qu'aucun des très bons coureurs actuels ne pourra les égaler ", a dit au Monde l'entraîneur français Guy Ontanon. Mais les palmarès continueront à se remplir. Le sprinteur sud-africain Wayde Van Niekerk, recordman du monde du 400 m, pourrait être cet héritier. Il a raté le doublé 200 m - 400 m lors des Mondiaux et rêve de 100 m. Bolt l'a adoubé. Mais il lui a donné un conseil : faire évoluer sa personnalité fort réservée. Car il ne suffit plus d'être le meilleur pour être une star du sport ; encore faut-il avoir le tempérament d'une rock star ou d'une étoile hollywoodienne. " Aucune industrie n'est plus proche de celle du sport que celle de l'entertainment, analyse Christophe Rousseau, expert français en marketing du sport. Bolt est une marque, comme peu de sportifs : Ronaldo, Messi, Neymar, Federer, quelques stars de la NBA. L'athlétisme repose sur une discipline, le 100 m, qui, médiatiquement, éclipse toutes les autres. Pour être bankable, il faut être dans une discipline bankable. Et avoir une identité : Bolt a une forte personnalité, avec ses aspérités, fantasque, sympa. Alors que les sportifs de haut niveau ont le plus souvent l'air de sortir du même moule. " Responsable de l'athlétisme chez Puma, sponsor de Bolt, Pascal Rolling ne dit pas autre chose : " La question n'est pas de savoir si celui qui lui succédera sera champion olympique du 100 m à Tokyo en 2020 mais s'il en aura le charisme. " Pour Cédric Van Branteghem, ancien membre du " relais Borlée " (4 × 400 m) et désormais directeur du Mémorial Van Damme, " Bolt est devenu plus grand que son sport " : " Avant, on avait en même temps Lewis, Ottey, Powell, Bubka. Bolt a été la meilleure chose qui pouvait arriver à l'athlétisme, mais il a totalement éclipsé les autres. Renaud Lavillenie est le seul homme qui a battu les 17 records du monde de Bubka à la perche mais qui le sait ? Tous les jours, on me demande si Bolt vient au Van Damme (1er septembre). Je réponds non mais que toutes les autres stars sont là. Qui voulez-vous voir ? Peu de gens me donnent des noms, à part Bolt et Nafi Thiam. " Laquelle apparaît justement aujourd'-hui comme un de ces visages qui peuvent prendre la relève. " Je ne suis pas inquiet pour l'avenir même si l'athlétisme a un problème de visibilité, poursuit Cédric Van Branteghem. Evidemment, on ne va pas trouver de sitôt un nouveau Bolt. Mais c'est une opportunité pour faire émerger de nouvelles stars, une chance de créer de l'intérêt autour de nouveaux noms. En Belgique, nous avons de la chance : Nafissatou Thiam a tout pour elle, ce n'est pas un hasard si Nike l'a choisie pour ses campagnes mondiales. " Au fond, entre Bolt et Thiam, ce sont deux conceptions du sport qui s'affrontent selon le rédacteur en chef de Sport et vie, Gilles Goetghebuer : " Ces dernières années, on a présenté les grandes épreuves comme des combats de boxe voire de catch, ce qui n'est pas vraiment l'esprit de ce sport. Thiam et Bolt ont les mêmes qualités mais des comportements tout à fait différents : l'une donne envie de faire de l'athlétisme, l'autre de faire du show ! " Par Jean-François Lauwens.