Après une escale en Macédoine, je m'arrête en Grèce. Le ciel est bleu, mais la tourmente s'annonce : la Méditerranée déterminera l'avenir de l'Europe occidentale.
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Après une escale en Macédoine, je m'arrête en Grèce. Le ciel est bleu, mais la tourmente s'annonce : la Méditerranée déterminera l'avenir de l'Europe occidentale. Je suis dans la ville portuaire de Thessalonique en Grèce. Il est tard quand je me présente à l'hôtel. Les trois grandes fenêtres de ma chambre m'offrent une vue sur la place Aristote déserte, l'embarcadère, le tapis brillant de la mer et les contours vagues du mont Olympe à l'horizon. Lors des étapes précédentes, le long des frontières de l'Europe, l'histoire s'est souvent imposée à moi. Dans les palais de Pétersbourg par exemple, les cloitres autour de Kiev ou sur le pont ottoman de Kiev. Mais nulle part, l'histoire ne s'empare aussi vite de vous que sur les rives de la Méditerranée. La Méditerranée, écrit l'historien Fernand Braudel, est le point de départ de la longue marche de civilisation de l'Europe. Avec l'Égypte ancienne, qui approvisionnait cette région en blé et dont l'influence sur notre art perdure. Avec le Levant, d'où vient la tradition judéo-chrétienne. Avec les cités autour de la Mer Égée, où est née la philosophie. Avec la Syrie des Omeyyades, qui nous a transmis des notions scientifiques. Et avec Rome, qui a ajouté ces symboles de pouvoir et de doctrine sophistiquée, et a transporté l'héritage méditerranéen au-delà des Alpes avec une capacité d'organisation politique stupéfiante. Là-bas, dans nos contrées, cet héritage continuerait à inspirer de nombreux dirigeants, de Charlemagne à Adolf Hitler.Aujourd'hui, la Méditerranée ressemble davantage au ventre mou de l'Europe. Elle n'est plus le centre, mais fait partie de la périphérie. Elle est devenue un parc de vacances pour touristes du Nord, une zone de transit entre les grands ports d'Europe de l'Ouest et la Chine, et un tampon contre les réfugiés et les terroristes. Plus la région s'affaiblit, plus elle dégénère en bourbier d'instabilité. L'Europe occidentale ne peut détourner le regard. Si l'Europe ne domine pas le bassin méditerranéen, le bassin méditerranéen continuera à déstabiliser l'Europe. "Le contexte sécuritaire change très rapidement", raconte un jeune officier des services de renseignements grecs militaires lors d'une promenade le long de l'embarcadère. "On ne peut pas dire qu'aujourd'hui il y ait une recrudescence de violence dans le bassin méditerranéen - dans un passé proche il y a eu la guerre en Yougoslavie par exemple qui a chassé beaucoup de personnes. Aujourd'hui la situation a changé. La différence, c'est surtout que l'Europe s'est beaucoup affaiblie. Elle n'a plus confiance en elle, et du coup elle perd la confiance d'autres joueurs. À cela s'ajoute le pouvoir déclinant des États-Unis."L'officier de renseignements s'inquiète surtout de la situation autour de la mer Égée. "Surveillez surtout les Turcs", dit-il au moment où nous nous nous approchons de la Tour blanche édifiée au quinzième siècle par les sultans turcs. Les Turcs ottomans ont régné à Thessalonique pendant près de 500 ans. Thessalonique était le point de départ pour les campagnes militaires turcs et les raids d'esclaves dans les Balkans. Au début du vingtième siècle, la ville est devenue une base d'opérations pour les jeunes Turcs qui ont renversé le sultanat ottoman vermoulu au profit d'un état turc laïc. Je m'imagine très bien d'où viennent les inquiétudes grecques. Il y a quelques mois, j'ai pris la mer avec le navire de marine HS Krataios. Pendant des heures, nous avons été suivis par un navire turc qui naviguait juste sur la frontière maritime contestée. Un peu plus tard, un avion de combat turc nous a rasés. Peu après, un navire de marine grec a ouvert le feu parce qu'un cargo turc refusait une inspection. Depuis 2013, il y a eu plus de 1500 incidents par an. Traditionnellement, la marine grecque a l'ascendant en mer Égée, mais la situation est en train de changer rapidement. Suite à la crise économique, les dépenses de défense grecques sont tombées. À présent, Ankara dépense 10 milliards de dollars de plus en forces armées qu'Athènes. Les prochaines années, la marine turque affrétera au moins vingt nouveaux navires, dont un petit porte-avions et des frégates modernes. Ce qui inquiète surtout les Grecs, c'est l'achat de nouveaux navires de débarquement. Ceux-ci représentent une menace possible pour les îles contestées. Antérieurement, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait déclaré que c'était une erreur historique de laisser en 1923, après l'effondrement de l'Empire ottoman, le contrôle de différentes îles en mer Égée aux Grecs. Les diplomates turcs ont laissé entendre à plusieurs reprises qu'ils voulaient revoir le traité "humiliant" de Lausanne. "Vous souvenez-vous que les Russes avaient également lancé l'invasion de la Crimée en argumentant que Khrouchtchev avait cédé la Crimée à tort ?", remarque l'officier de renseignements. "Nous devons rester sur nos gardes."Je retourne à mon hôtel. La terrasse sur le toit domine le vacarme de la ville. Les yeux tournés vers la vue magnifique, il paraît étrange de se tracasser au sujet du désordre du bassin méditerranéen. Devant moi, j'ai étalé quelques vieilles cartes, une du dix-neuvième siècle de la marine britannique, une de l'historien belge Henri Pirenne, une du stratège Nicolas Spykman et une carte récente de l'Union européenne qui montre les flux de réfugiés. Il me semble que la Méditerranée se divise en cinq champs de forces géopolitiques. 1. Le premier tourne autour du rôle de la mer Égée lors du contrôle des ambitions turques. Bien que la Grèce soit économiquement affaiblie, beaucoup de planificateurs de défense trouvent primordial que le pays conserve le contrôle de la mer Égée pour éviter que la Turquie redevienne un acteur maritime dominant. La Turquie fait partie de l'OTAN, mais personne ne peut prédire comment la croissance démographique et le nationalisme fébrile détermineront la politique étrangère. Pour cette raison, il est important de maintenir le statu quo territorial en mer Égée. 2. Le rôle de la Russie constitue un deuxième défi géopolitique. Pour les Russes, l'accès à la Méditerranée est important pour éviter qu'ils soient enfermés sur le continent par les États-Unis. À cet égard, il est primordial pour Moscou de maintenir le contrôle sur la Crimée, située comme une forteresse maritime en mer noire. Ensuite, la Russie doit préserver l'accès par le Bosphore, les Dardanelles, et la mer Égée. Cet accès est déterminé par d'anciens traités, mais les Russes veulent aussi en disposer militairement. Finalement, la Russie souhaite une présence permanente dans l'Est de la Méditerranée. En Syrie, elle bénéficiera de la souveraineté totale du port de Tartous et de la base aérienne de Hmeinim. En 2013, Moscou a rétabli le cinquième escadron opérationnel, qui doit tenir en permanence onze navires de marine prêts en Méditerranée. Les liens sont également resserrés avec l'Égypte. Le Kremlin est devenu l'un des principaux fournisseurs d'armes, et a signé un traité qui permet à la marine russe d'accéder aux ports égyptiens. 3. Le Levant est le troisième champ de forces géopolitique - aujourd'hui Israël, la Jordanie, le Liban, les territoires palestiniens, la Syrie et une partie de la Turquie. Depuis l'Antiquité, le Levant est le champ de bataille de grands acteurs de la région, tels que l'Iran perse, la Turquie, l'Égypte et les puissances maritimes de l'Ouest. Depuis la nuit des temps, les Persans poursuivent l'ambition de dominer les plaines fertiles du Tigre et de l'Euphrate, dans l'Iran actuel, et puis de percer jusqu'aux ports stratégiques de la Syrie et du Liban. Géopolitiquement, l'Iran est aussi avide d'étendre son influence vers l'Occident que de se faire valoir en Asie centrale. Pour l'Iran, c'est une question de prestige, de liens religieux avec les chiites de la région, mais aussi de sécurité. La meilleure façon de mettre le régime à l'abri, c'est de garder le ruban entre le Levant et les monts Zagros en Iran comme sphère d'influence.Ce désir se heurte frontalement aux intérêts de l'Arabie saoudite, d'Israël et des États-Unis. Ce qui se crée à nouveau aujourd'hui, n'est rien de moins qu'un axe stratégique entre ces trois pays destiné à endiguer l'influence iranienne. Il est intriguant de voir comment l'Iran réussit à déjouer cette formation. Israël et l'Arabie saoudite dépensent six fois plus en défense que l'Iran, mais en Syrie, au Liban, en Irak et même dans les territoires palestiniens, l'Iran est plus fort que jamais. Cette offensive iranienne se nourrit surtout de la haine de la région envers les États-Unis et Israël, l'anarchie qui a suivi l'invasion en Irak et la perception que Washington fait primer 6 millions de juifs israéliens sur 300 millions de musulmans proches. Reste à voir comment la Turquie et l'Égypte prendront position dans ce terrain miné. On dirait bien qu'elles s'éloignent surtout du trio Washington-Riyad-Tel Aviv.4. Et puis il y a un autre acteur frappant: la Chine. Pour l'instant, les Chinois se tiennent à carreau. Leurs intérêts commerciaux les poussent à adopter une position neutre, mais c'est pour cette même raison qu'ils s'activeront autour de la Méditerranée. "Nous devons arracher nos intérêts et droits de manière plus puissante", écrivait Zhang Xiaotong, un conseiller en matière de sécurité économique. La Chine souhaite plus d'accès à l'arrière-pays européen via des ports tels que Le Pirée en Grèce, Zadar en Croatie et Trieste en Italie. À Djibouti, la Chine construit une base militaire gigantesque destinée à protéger les routes commerciales, y compris celles qui passent par la Méditerranée, tels que le Canal de Suez et le Détroit de Gibraltar. La marine chinoise est régulièrement présente à l'ouest du Canal de Suède, s'y exerce avec la Russie et développe une relation plus étroite avec l'Égypte, le gardien entre la mer rouge et la Méditerranée. Washington sent venir l'orage. La Chine défie déjà le leadership américain autour du Pacifique, mais il est bien possible qu'elle vienne contester la position américaine ici aussi. Les Américains ont du mal à maintenir leur présence, avec quatre destroyers qui opèrent depuis l'Espagne, les deux escadrons d'avions de combat en Sicile et le Groupe 8 de sous-marins qui opère depuis Naples. L'OTAN devrait pallier ce manque, mais les alliés européens disposent à peine de suffisamment de navires pour patrouiller en Méditerranée. Il est certain que l'Occident est en train de créer un vide de pouvoir en Méditerranée. On ignore qui le comblera. Ce qui est certain, c'est que les candidats ne manquent pas.5. Le cinquième champ de force, c'est l'économie. Les vingt années à venir, la population dans les pays européens autour de la Méditerranée baissera de 4 millions. La population des autres pays augmentera de 120 millions de personnes, et il y a un manque flagrant de travail. Dans les pays situés au sud et à l'est de la Méditerranée, il y a chaque année 4 à 5 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans supplémentaires, mais on crée à peine un million d'emplois par an. À cela s'ajoute le réchauffement climatique qui peut diminuer la production agricole dans des pays comme l'Irak et l'Égypte de 30%. La pression migratoire est donc énorme. Que deviendra une ville comme Thessalonique ? Dans la gare de triage, les rames de train sont en train de rouiller. Les wagons délabrés servent surtout de refuge aux réfugiés. Une partie du port a été transformée en lounge pour touristes, mais les docks semblent abandonnés. Les grues sont à l'arrêt. L'Europe peut-elle se permettre de laisser s'effriter ses frontières extérieures ? Les barbelés empêcheront-ils les réfugiés d'entrer si la situation dans certains états-membres est à ce point alarmante ? Une chose me semble sûre : la sécurité en Méditerranée sera décisive pour la sécurité en Europe occidentale. Pour saisir la réalité ici, on ne peut que garder un oeil sur la géopolitique et un autre sur l'insécurité économique.