Peut-être a-t-elle été l'une de ces sept femmes sur dix victimes de violences conjugales. Peut-être s'est-elle ramassé une beigne, un jour qu'elle revenait du champ de pommes de terre, parce que son mari l'attendait plus tôt à la casa. Ou cette fois où c'était lui qui rentrait d'avoir labouré les patates et qui avait trouvé un autre homme dans sa demeure, fût-il travailleur humanitaire. Peut-être avait-elle pris l'habitude d'encaisser, lorsque Monsieur réapparaissait, après plusieurs semaines de labeur dans les proches champs de coca. Les poches pleines mais les bourses vides, les narcos s'étant (aussi) chargés du paiement en nature.
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Peut-être a-t-elle été l'une de ces sept femmes sur dix victimes de violences conjugales. Peut-être s'est-elle ramassé une beigne, un jour qu'elle revenait du champ de pommes de terre, parce que son mari l'attendait plus tôt à la casa. Ou cette fois où c'était lui qui rentrait d'avoir labouré les patates et qui avait trouvé un autre homme dans sa demeure, fût-il travailleur humanitaire. Peut-être avait-elle pris l'habitude d'encaisser, lorsque Monsieur réapparaissait, après plusieurs semaines de labeur dans les proches champs de coca. Les poches pleines mais les bourses vides, les narcos s'étant (aussi) chargés du paiement en nature. Domitilla ne raconte rien de ce que tant de paysannes péruviennes endurent, dans les montagnes de la région de Huánuco. Elle mentionne juste son premier époux, celui qui avait décidé d'allègrement arroser leur monoculture de papas d'engrais et de pesticides, et qui l'a quittée il y a vingt-cinq ans. Puis le second, avec qui elle vivait " en bas ", dans un appartement où elle ne faisait rien d'autre que d'entretenir celui qui l'entretenait. Pour finalement revenir " en haut ", dans la maison de ses parents agriculteurs. Ça n'a l'air de rien, mais recevoir chez elle, sans homme, ces gringos de journalistes accompagnant Islas de Paz (1), c'est déjà un exploit, dans ces terres chatouillant les nuages, où une femme ne prend généralement pas publiquement la parole. Ou pas sans fixer le sol. Ou pas sans s'excuser de l'absence d'un mari. Ou pas sans s'en prendre une. Au Pérou, comme dans les quatre autres pays où elle est active, Iles de Paix n'intervient pas pour ça, à la base. Mais difficile de nier cette dimension du genre, latente dans toutes les familles aidées par l'ONG belge. Encourager la transition agro- écologique pour améliorer la qualité de vie, c'est bien. Eviter que bobonne déguste, c'est mieux. Christian Castro Herrera, ancien facilitateur de terrain, se souvient de ses premières réunions de village. Les femmes restaient tellement muettes que, pour connaître leur avis sur les activités de développement à privilégier, il avait fallu leur demander de coller des pastilles à côté des photos qu'elles préféraient. Ainsi les cuyes s'étaient retrouvés ornés de gommettes. Elles les connaissent bien, ces cochons d'Inde, pour les sentir courir entre leurs jambes dans leur cuisine aux murs de suie. Du sol à la casserole, difficile de faire plus court circuit ! D'abord, il a donc fallu convaincre que ces bestioles pouvaient vivre sans fumée ni chaleur, dans leurs propres enclos. Puis les construire, avec l'aide de Monsieur. Histoire qu'il ne se sente pas exclu du processus d'émancipation de sa chère et tendre... Pour, enfin, encourager l'élevage comme activité économique. Les revenus 100 % féminins passent mal, paraît-il. Mais le bénéfice, pour elles, est aussi non matériel : journées de formation, apprentissage de la lecture et de l'écriture, conscientisation des époux aux tâches effectuées par leur moitié... Enfin, conscientisation de certains d'entre eux. Parce que, bon, il y en a qui envoient bouler les humanitaires qui se risquent à établir un semainier répertoriant les tâches de chacun, mais surtout de chacune. Il n'y a pas qu'au Pérou, d'ailleurs, que coucher sur papier les activités ménagères respectives au sein d'un couple pourrait se révéler surprenant.