Les entretiens ont eu lieu avant que Ted Cruz et John Kasich ne jettent l'éponge, lorsque Trump n'était pas encore le seul candidat républicain.
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Les entretiens ont eu lieu avant que Ted Cruz et John Kasich ne jettent l'éponge, lorsque Trump n'était pas encore le seul candidat républicain. Âgé de 51 ans, Yvan De Munck a déménagé à New York en 1999, pour négocier des effets de commerce et d'autres produits de placement. Après la crise financière, il est devenu expert indépendant dans un monde de fonds spéculatifs et de finance alternative. De Munck et sa famille habitent dans le Connecticut, sur la côte nord-est des États-Unis. YVAN DE MUNCK: Je regarde très peu la télévision, mais je ne veux pas manquer les débats électoraux. De la téléréalité de haut niveau, tous les quatre ans sur toutes les chaînes. Cette fois, nous sommes vraiment gâtés, on n'aura plus jamais un tel suspense. Donald Trump est un amuseur de premier ordre et Bernie Sanders fait très fort. Je profite vraiment de ces débats. Les primaires sont bouclées. Trump sera le candidat républicain. Je ne crois pas du tout que les ténors du parti sortiront un lapin blanc à la Convention de Cleveland. Qu'est-ce que ce parti représente encore ? La crise est existentielle, c'est la panique. Regardez l'initiative annoncée en grande pompe de Ted Cruz et de John Kasich d'unir leurs forces contre Trump. La démarche était à peine annoncée, que les candidats se sont rétractés. Il serait très dangereux d'empêcher Trump d'obtenir la nomination par toutes sortes de machinations. Que diront les millions d'Américains qui ont donné leurs voix de protestation à Trump ? Ils descendront dans la rue, même sans appel de Trump. Je sens déjà un climat prérévolutionnaire dans ce pays. Plusieurs rallyes électoraux ont été déparés par des bagarres et des incidents et les tensions montent. La crise parmi les démocrates n'est pas moins profonde. Le succès de Bernie Sanders change la donne, personne ne l'avait vu venir. D'accord, Hillary Clinton remportera la nomination, mais j'aurais nettement préféré voir gagner Bernie. Clinton doit la totalité de sa victoire au soutien inconditionnel des Afro-Américains et des latinos. Mais que fera Sanders de son réservoir immense de voix de protestation? Hillary en a absolument besoin, et Bernie ne le réalise que trop bien. Il vendra chèrement sa peau, et Hillary devra passer beaucoup plus à gauche pour bénéficier de son soutien. Il est très possible qu'elle fasse fi de ces concessions une fois élue, c'est toujours comme ça que les choses fonctionnent en Amérique. Cependant, ce serait une grave erreur, car ce pays a besoin d'urgence d'un changement de cap fondamental. Il faut renverser la vapeur. C'est ce que disent Trump et Bernie, même s'ils le font sur un ton différent. Et ils ont tous les deux entièrement raison. L'Amérique traverse une crise profonde. Les Européens et leur presse de gauche myope voient Barack Obama en rose. "Hope and change", vous aimeriez tant y croire. L'héritage de huit années Obama est catastrophique. La classe moyenne disparaît et sombre dans la classe inférieure. Et le 1% de riches est réduit à 0,1% de superriches. Les jeunes sont particulièrement dégoûtés de l'establishment. Ils s'endettent jusqu'au cou pour obtenir un diplôme et ne trouvent pas de boulot. En Europe, on pense qu'Hillary l'emportera très facilement sur Trump. Je n'en suis pas si sûr, novembre risque d'être captivant. Le premier président féminin ? Son sexe ne joue pas à son avantage, au contraire. Trump for president ? Ce n'est pas tout à fait impensable. On ne peut faire de fixation sur son style. Outre l'ouragan verbal sur le podium, il y a le faiseur de deals qui conclut des accords à la table de négociations. Vous verrez qu'il baissera le ton à mesure qu'il se rapprochera de la présidence. Le réalisateur Dominique Deruddere a déménagé à Los Angeles en 2007. Ces huit dernières années, Deruddere a fait carrière dans le circuit indépendant. Il n'a pas le droit de vote, mais suit la campagne électorale de très près. DOMINIQUE DERUDDERE: Il y a beaucoup de choses en jeu. Pour le monde, mais encore beaucoup plus pour les Américains eux-mêmes. Tout compte fait, je trouve qu'Obama a réalisé pas mal de choses, malgré le sabotage de la majorité républicaine du Congrès. La politique de climat, le mariage gay, le droit à l'avortement : tout peut être annulé. Je ne peux pas voter, mais je me sens très concerné. Autrefois, je payais 10 000 dollars d'assurance privée pour toute ma famille. Grâce à l'Obamacare, l'assistance médicale est devenue gratuite. D'accord, le service n'est pas tout à fait comparable, et les temps d'attente sont plus longs, mais c'est un progrès gigantesque. Ce seront mes troisièmes présidentielles. En 2008, tout était nouveau, et j'ai uniquement suivi la lutte finale entre Barack Obama et John McCain. C'est la première fois que je m'intéresse de près aux primaires. Il m'a fallu huit ans pour comprendre ce système très compliqué de primaires, caucus et délégué (rires). C'est captivant, mais je trouve que le battage médiatique est un peu trompeur. 1 million de démocrates et 400 000 démocrates ont participé aux primaires de New York. Ce n'est pas représentatif quand on sait que l'état de New York compte 19 millions d'habitants. Ce qui me dérange aussi, c'est le rôle écrasant de l'argent. Ici, les élections sont davantage la grand-messe du grand capital que la fête de la démocratie. Il y a quatre ans, j'ai déjeuné avec un bailleur de fonds potentiel pour un projet de film. Surnommé King of Vitamines, il était devenu richissime grâce aux compléments alimentaires. Au cours de la conversation, il a exprimé son dédain pour les politiques de Washington. "I own these people", a-t-il dit littéralement, je possède ces gens. Je pensais que c'était de la vantardise, mais entre-temps je sais qu'il avait raison. Ce sont des gens comme lui qui financent les spots télévisés des candidats et qui sponsorisent leurs campagnes. Comment s'attendre à ce que ces candidats soient indépendants après leur élection ? Dans mon quartier de l'ouest de Los Angeles, je vois surtout des panneaux et des drapeaux de Bernie, et un peu moins d'Hillary. Ce n'est pas étonnant, car la Californie est l'état le plus progressiste d'Amérique. L'industrie du cinéma est une île où les gens sont un peu de gauche que la moyenne. Tous mes amis votent démocrate. Je ne connais qu'un adepte de Trump, un Flamand qui n'a même pas le droit de vote. Donald Trump fait évidemment sensation dans cette campagne. Comme tout le monde, j'ai d'abord cru que sa candidature était une blague. Je ne pensais pas qu'il irait aussi loin. Il répond magistralement à la fureur et la frustration de grandes parties de la population et attire les votes de protestation comme un aimant. Mais je ne crois pas que les Américains soient assez bêtes pour l'élire président - l'homme qui peut enfoncer le bouton atomique. C'est donc bien parti pour Hillary. Sans incident, la voie pour la Maison-Blanche est toute tracée. Si ce n'est pas Bernie, je peux vivre avec l'idée qu'elle soit présidente. Elle souhaite élargir l'Obamacare et a également annoncé qu'elle a l'intention de poursuivre sa politique du climat. Hillary a des tonnes d'expérience, c'est la candidate la mieux préparée à la présidence. Né à Waregem, Jan Pourquoi est parti en Amérique en 1987. Il n'est jamais revenu et a commencé une entreprise de revêtements de sol à Varnell en Géorgie, où il a également rencontré sa femme. Pourquoi, citoyen américain depuis 1994, siège dans le conseil communal de Varnell pour les républicains depuis trois ans. Selon Pourquoi, Donald Trump est le président dont l'Amérique a besoin. JAN POURQUOI: Je sais qu'en Europe on n'aime pas son style. À vos yeux, Trump est une grande-gueule vulgaire. Mais c'est une façade qu'il faut percer. D'ailleurs, pour moi, un président ne doit pas être sympa. Mon voisin avec qui je bois des chopes doit l'être, mais j'attends d'un président qui fasse son boulot et dirige le pays. Trump est le médicament dont a besoin la démocratie américaine. Ici, tout tourne autour de l'argent, c'est devenu "one dollar one vote" au lieu de "one man one vote". Hillary Clinton l'emporte avec un budget de campagne de plus de 2 milliards de dollars, récoltés par les superpacs avec lesquels Wall Street et d'autres groupes d'intérêts achètent littéralement leurs candidats. Rien que pour ça, Trump est rafraîchissant. Il n'accepte de l'argent de personne, car il paie toute sa campagne de sa poche. Il n'est pas politique, et ça aussi ça plaît. D'où son dérapage dans l'interview au sujet de la pénalisation de l'avortement. Un politique lisse comme Marco Rubio s'en serait sorti en radotant. Trump, non, il s'est laissé surprendre par le journaliste. Pourtant, son style plaît à beaucoup d'Américains, quoi qu'on en pense en Europe. Trump a l'air authentique et avec Bernie Sanders, c'est le seul qui est sincère. Les deux hommes ont d'ailleurs beaucoup de choses en commun, car les extrêmes se touchent. Si Trump est un milliardaire et un homme d'affaires rusé, tout comme Bernie, il se distancie du "crony capitalism", qui renforce son emprise sur l'Amérique. Économiquement, je défends le marché libre à 200%. Mais les multinationales comme Microsoft, Google ou Walmart, n'ont aucun rapport avec le capitalisme pur, ce sont des monopolistes qui abusent brutalement de leur pouvoir pour tuer toute la concurrence.Un exemple: si je veux livrer des carpettes à la grande distribution, je suis obligé de prendre une assurance hors de prix au cas où quelqu'un trébuche sur une des carpettes et se casse une jambe. Cette obligation légale est faite pour les multinationales. Pour les petits producteurs, ce genre d'assurance est impayable, ce qui nous fait perdre presque tous les créneaux. Non seulement ces mesures mettent les gens en colère, mais elles détruisent l'industrie de fabrication américaine. Bientôt, tous nos biens de consommation seront produits en Chine. Là aussi c'est un thème sur lequel Trump, tout comme Bernie, se profile : le sale rôle des Chinois, qui déprécient la monnaie artificiellement, ce qui leur permet d'inonder les marchés américains, mais aussi européens. Là, Trump prend un risque, car les consommateurs sont accros à l'importation chinoise très bon marché. Trump est donc non seulement un phénomène médiatique, il a aussi une vision à laquelle j'adhère totalement. Son approche dure de l'immigration illégale ? Il a bien raison, car elle a totalement dégénéré. Et je ne parle pas que des latinos. En Amérique, des centaines de milliers d'Européens sont restés collés après l'expiration de leur visa. Sur le plan économique, je suis un conservateur puritain, mais sur le plan éthique je me considère comme un véritable libertaire de gauche. Avortement, mariage gay, transgenre, tout cela doit être permis, et l'état n'a pas en s'en mêler. C'est pourquoi je préfère Trump à Cruz, un fanatique religieux, qui profère des insanités dangereuses. Les pontes du parti républicain sont déjà en train de comploter pour faire échouer Trump. Ils le haïssent cordialement, ils préfèrent encore perdre les élections en novembre plutôt que d'attribuer la nomination à Trump.Cela signifie-t-il pour autant qu'Hillary va l'emporter ? C'est ce qu'elle pensait il y a huit ans, jusqu'à ce qu'un certain Barack Obama sorte de l'ombre. Mais que se passera-t-il s'il y a encore un cadavre qui tombe du placard ? Il ne faut jamais dire jamais, et on peut partir du principe qu'on cherchera activement de nouveaux cadavres. Âgée de 34 ans, la philosophe et écrivaine belgo-polonaise Alicja Gescinska est partie pour l'Université de Princeton dans le New Jersey dans le cadre d'un postdoctorat. Depuis deux ans, elle enseigne à l'Amherst College aux Massachusetts, où il faut débourser 40 000 dollars de coûts d'inscription. Gescinska enseigne la liberté de culte et l'islam en Europe aux étudiants en sciences politiques. ALICJA GESCINSKA: La politique étrangère n'est pas un thème principal de la campagne. Dans les débats, on parle régulièrement du conflit syrien même si on accorde de plus en plus de place à l'islam dans l'Occident. Je le vois dans mon cours, même si c'est davantage lié aux attentats terroristes en Europe qu'aux absurdités que Trump profère sur les musulmans.Bien entendu, ce ne sont que des primaires, mais ce sera peut-être différent quand les deux nominés s'affronteront. Pour l'instant, j'ai surtout l'impression que la campagne est un événement médiatique. En rue, je ne vois pas grand-chose, hormis ici et là un petit panneau "Bernie for president" ou un autocollant sur un pare-chocs avec le slogan de Trump, "We are the silent majority". C'est ironique, car un tel slogan est l'inverse de "silent". Pour les amateurs du débat de fond, les primaires n'ont pas grand-chose à offrir. C'est une histoire de slogans, les candidats sont étouffés par le carcan de leurs équipes de marketing et s'accrochent à leurs mantras. Y compris les démocrates. Sanders, c'est tout le temps "We need to take on this" et "We need to take on that", sans trop de pragmatisme. Clinton a raison quand elle lui reproche de poser des diagnostics sans réfléchir à l'application de ses remèdes. Mais Clinton aussi se facilite trop la vie. Dans les débats, elle aime citer ses réalisations du passé. Sur le fond, tout reste assez superficiel. Je ne sais pas si "populiste" est le terme adéquat pour qualifier Trump - on devra trouver un mot approprié pour ce phénomène. Son propre parti ne l'aime pas, et éthiquement aussi il est beaucoup trop libéral. Son succès prouve surtout que les Américains en ont assez de l'establishment. Trump n'a absolument pas d'expérience politique, mais au lieu d'un handicap, c'est devenu son principal atout. Cette aversion est problématique pour Clinton aussi: c'est une politique chevronnée, mais cette expérience et ce bagage sont surtout vus comme une charge. Certains accusent Obama de la faillite de l'establishment politique, mais je trouve que c'est trop facile. À présent que la fin de son deuxième mandat approche, beaucoup d'Américains réalisent qu'Obama n'était pas le pire.En fait, le succès de Bernie Sanders, un politique américain qui se qualifie ouvertement de socialiste, est aussi étonnant que celui de Trump. Pendant des années, les socialistes américains pensaient qu'ils étaient seuls, mais manifestement il y en avait beaucoup plus que ce qu'on pensait, et ils se sont trouvés. Le mot "socialiste" n'est plus stigmatisé, et ne restera une insulte que pour les républicains purs et durs. Sanders ne gagnera pas, mais sa campagne pèsera lourd dans le camp Clinton pour la lutte finale. Il est plus que probable qu'on assiste à une course entre Trump et Clinton. On peut s'attendre à une campagne sale. Trump n'hésitera pas à ressasser le passé de Bill Clinton, y compris Monica Lewinsky. Hillary a de toute façon un problème d'image, ses opposants la présentent comme quelqu'un de froid. Je ne sais pas si c'est exact - elle est idolâtrée par des groupes de population entiers - , mais qu'elle puisse devenir la première présidente est plutôt un inconvénient qu'un atout. Si elle s'appelait Hilaire et non Hillary, elle devrait encaisser beaucoup moins de critiques personnelles. Trump président? Je peux difficilement l'imaginer. "It always seems impossible until it's done", disait Nelson Mandela. Généralement, c'est porteur d'espoir mais ici c'est surtout inquiétant. Erik Raspoet