Soudain, une fusée s'élève dans le ciel couleur de plomb. Dans le lointain, une lumière blanche lui répond. C'est le signal. Il est un peu plus de midi, ce 9 novembre, près de Donetsk, et les soldats ukrainiens entament leur retrait de la ligne de front, imités, dans le camp d'en face, par les forces prorusses. Le recul est symbolique - les deux armées ne s'éloignent que d'un kilomètre -, mais il constitue une avancée notable dans la résolution de ce conflit vieux de cinq ans. " Le Kremlin en avait fait une condition préalable à toute reprise des négociations, commente un diplomate impliqué dans le processus de paix. C'est chose faite. " Désormais, plus rien ne s'oppose à la tenue d'un " format Normandie ", ainsi que l'on nomme les rencontres entre dirigeants ukrainien, russe, français et allemand. Une première depuis 2016. Quand aurait-il lieu ? " Le 9 décembre, à Paris. "

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A Kiev, une certaine réserve est de mise, mais les Ukrainiens veulent la fin de cette guerre qui a causé la mort de 13 000 personnes. N'ont-ils pas porté Volodymyr Zelensky à la tête du pays, en avril dernier, dans ce but ? C'était en effet une promesse du président de 41 ans. Une fois élu, il restaurerait la souveraineté du pays - et notamment le contrôle de ses frontières. Sept mois plus tard, l'ancien acteur a obtenu des résultats. Début septembre, la reprise du dialogue avec Moscou a débouché sur un échange simultané de 70 prisonniers. Le 1er octobre dernier, le gouvernement ukrainien a paraphé un texte reconnaissant la " formule Steinmeier ", du nom de l'ancien ministre des Affaires étrangères allemand, aujourd'hui président fédéral d'Allemagne. Elaborée en 2015, cette feuille de route prévoit d'accorder un statut spécial aux régions rebelles et d'y organiser des élections.

Maintenant qu'il est au pouvoir, Zelensky doit " gérer " deux alliés gênants : Ihor Kolomoïsky (ci-dessus), l'oligarque ayant contribué à sa victoire et qui attend une contrepartie, et Donald Trump (ci-dessous), impliqué dans un scandale qui risque d'avoir des conséquences néfastes pour l'Ukraine. © V. ogirenko/reuters

Cependant, dans les jours suivants, des milliers de manifestants défilent à Kiev en scandant des slogans hostiles. Vétérans, membres de l'opposition et militants nationalistes ont le sentiment d'être trahis et de capituler devant Moscou. Accorder un statut autonome aux régions rebelles reviendrait, selon eux, à créer une enclave prorusse au coeur du pays. " Vladimir Poutine est très favorable à ce projet, explique Ivan Iakovina, expert en relations internationales. Il promeut également l'idée d'organiser un scrutin local, car il est persuadé que le camp prorusse l'emportera. " Si ce scénario se produit, Moscou disposerait alors d'un " cheval de Troie " en terre ukrainienne. " Contrôler l'est du pays lui permettrait d'exercer une influence nationale, estime le politologue Mykola Davidiuk. Il bénéficierait d'une sorte de droit de veto et pourrait tenter d'infléchir certaines décisions, comme le rapprochement avec l'Union européenne ou l'Otan. "

Le risque ? Occulter le dossier de la Crimée

Faire la paix avec les séparatistes ne fait donc pas l'unanimité en Ukraine, d'autant que les négociations sur le Donbass risquent d'occulter un autre dossier : la Crimée, annexée par Moscou en mars 2014. Pour Pavlo Klimkin, ministre des Affaires étrangères de l'ex-président ukrainien Petro Porochenko, les Occidentaux ont tort de se focaliser sur le règlement du conflit dans l'est du pays. " Pour Poutine, le Donbass n'est qu'un moyen de déstabiliser l'Ukraine, affirme-t-il. Ce qu'il veut, c'est entraîner l'Ouest dans une négociation globale qui entérine le sort de la Crimée. "

Cela, Mykola Makaruk le sait. Casquette vissée sur le crâne, bomber noir, ce jeune activiste a été l'un des leaders des manifestations d'octobre. Il fait également partie d'un collectif de hackeurs qui combattent la propagande russe. Pour lui, aucun " deal " n'est satisfaisant s'il ne prend pas en compte la Crimée. " Je suis né à Sébastopol, je veux pouvoir y retourner un jour, fulmine-t-il. Nous voulons une victoire, pas un accord bancal ! " Ce 21 novembre, pour le cinquième anniversaire de la révolution de Maïdan, ils seront des milliers à défiler dans la capitale pour refuser une " paix honteuse ". Comme Mykola, beaucoup pensent que Volodymyr Zelensky n'a peut-être pas la carrure pour tenir tête au président russe et que, dans sa volonté d'apparaître comme un homme de paix, il fasse trop de concessions au maître du Kremlin. Sensible aux critiques, Zelensky se justifie : " Certains appellent cela de la trahison, mais je pense que la trahison serait de ne pas accomplir mon devoir présidentiel, qui consiste à en finir avec la guerre ", a-t-il déclaré début octobre dernier devant un parterre de journalistes.

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Mais Zelensky, l'homme qui, durant sa campagne, a donné un coup de vieux à tous ses concurrents par sa maîtrise des réseaux sociaux, a commis une grosse erreur : il n'a pas du tout communiqué sur ce processus de paix. " Ce sont les médias russes qui nous ont appris que le gouvernement avait signé cette fameuse "formule Steinmeier", s'étrangle Taras Semeniuk, expert en politique. Zelensky n'a absolument pas préparé la société à cette nouvelle. Du coup, beaucoup d'Ukrainiens pensent que ce plan de paix n'a pas été élaboré par le gouvernement, mais par des puissances étrangères. Cette négligence a installé une vraie méfiance. "

Est-ce pour cette raison que la société civile, pourtant très active en Ukraine, ne lui apporte pas son soutien ? " Contrairement à ses ennemis politiques, qui peuvent compter sur un noyau dur de militants, Zelensky n'a pas le support de la rue, estime Gregory Frolov, directeur du développement au sein de la Fondation Russie libre. Personne ne va aller manifester pour défendre ses idées. " De nombreux responsables d'ONG se sentent, de fait, déconnectés du pouvoir politique. " Zelensky n'écoute pas la société civile, dénonce Anatoly Budnik, coordinateur d'un réseau d'associations citoyennes. A plusieurs reprises, nous avons voulu apporter notre expérience pour réformer, par exemple, le statut des juges, mais personne n'a daigné nous recevoir. Nous allons d'ailleurs manifester, ces prochaines semaines, pour faire entendre notre voix. " Député du parti au pouvoir, Serviteur du peuple, Sviatoslav Yurash, 23 ans, conteste ces attaques : " Toutes les initiatives sont les bienvenues. Récemment, nous avons repris des propositions émises par des experts pour adopter des mesures contre la corruption. "

La grogne monte, même si le jeune président conserve un taux de satisfaction élevé - plus de 65 % d'opinions favorables. " C'est le paradoxe, commente Konstantin Batosky, expert en politique ukrainienne. Les équipes de Zelensky sont des génies du marketing, elles savent vendre le bonheur au peuple. Pourtant, la situation économique n'est pas reluisante. " " Zelensky a promis 40 % de croissance en cinq ans, soit 8 % par an, mais elle ne dépassera pas les 2 % en 2020, abonde Mykola Davidiuk. Les salaires stagnent. Les prix ne cessent d'augmenter. Durant sa campagne, Zelensky avait également assuré que les retraités ne paieraient plus le gaz - un sujet sensible. Mais il ne s'est rien passé. Pis, son prix a grimpé en flèche. " Car l'argent manque dans les caisses de l'Etat, s'inquiète Ruslan Spivak, expert financier. " La situation risque de se tendre, d'autant que le gouvernement va devoir augmenter les salaires et les retraites, dit-il. Lorsque la paix sera signée dans l'est du pays, il faudra aussi reconstruire les infrastructures dévastées par la guerre. Où trouver l'argent ? Rien que pour moderniser le transport ferroviaire, il faudrait dépenser 50 milliards de dollars ! De quels leviers dispose le pouvoir ? Les privatisations ? Seuls 30 % des actifs susceptibles d'être privatisés sont suffisamment performants pour créer de la valeur - et donc intéresser des investisseurs... "

Le 9 novembre, près de Donetsk, les troupes ukrainiennes commencent à se retirer de la ligne de front et à reculer leurs positions d'un kilomètre. © o. klymenko/reuters

Pas sûr, dans ces conditions, que la lune de miel entre Zelensky et ses électeurs dure encore longtemps. D'autant que le nouveau chef d'Etat va devoir, en sus, gérer deux " amis " encombrants. En premier lieu, l'Ukrainien Ihor Kolomoïsky. Support indéfectible de Zelensky durant la campagne présidentielle, cet oligarque, l'un des plus puissants du pays, a largement contribué à la victoire du comédien en mettant à sa disposition sa fortune et, surtout, son empire télévisuel. Mais ce soutien n'est pas gratuit. Kolomoïsky a une obsession : récupérer PrivatBank, nationalisée en 2016 lorsque les autorités financières ont découvert un trou de 5,5 milliards de dollars dans les comptes, soit... 5 % du PIB national. Or, les contribuables, obligés de renflouer l'établissement pour éviter sa banqueroute, ont la rancune tenace. Si Zelensky cède à Kolomoïsky, il risque de se mettre à dos la population... et le Fonds monétaire international (FMI). L'institution a récemment envoyé une délégation à Kiev pour faire une piqûre de rappel. Si le président rend PrivatBank à l'oligarque, le FMI cessera son aide - pourtant vitale pour l'Ukraine. Kolomoïsky se laissera-t-il faire ? Discret durant la campagne, le milliardaire se montre désormais au grand jour. Il bénéficierait même de l'appui d'une dizaine de députés au sein de la Rada, l'Assemblée ukrainienne. " Ils ne s'opposent pas ouvertement au pouvoir, mais font de l'obstruction, observe Oleksandr Liemienov, cofondateur de l'ONG StateWatch. Ils ont notamment bloqué certaines lois financières. " " Entre les deux hommes, le conflit est inévitable, juge Taras Berezovets, conseiller auprès du secrétariat à la Sécurité nationale. La question, c'est de savoir quand... "

Il se vante de contrôler le système judiciaire

L'autre " allié " gênant, c'est évidemment Donald Trump. La conversation qu'il a eue avec son homologue ukrainien, le 25 juillet dernier, est au coeur de la procédure d'impeachment dont fait l'objet le président américain. Ce dernier est en effet soupçonné d'avoir fait pression sur son homologue pour diligenter une enquête sur le fils de son rival démocrate (Joe Biden), qui faisait des affaires en Ukraine entre 2014 et 2019. Mais la diffusion de cette discussion par la Maison-Blanche a également déstabilisé le président ukrainien. Elle a révélé un Volodymyr Zelensky empressé et obséquieux, se vantant en outre de contrôler le système judiciaire. " Le prochain procureur général sera choisi à 100 % par moi ", assure-t-il à Trump. " Ces propos montrent à quel point Zelensky bafoue nos institutions ", accuse Alexei Goncharenko, député de l'opposition (parti de Porochenko). Dans l'histoire, le président ukrainien a même hérité d'un surnom : " Monica Zelinsky ", en référence à Monica Lewinsky, la jeune stagiaire à l'origine de la procédure de destitution de Bill Clinton. Cette crise, qui prend chaque jour un peu plus d'ampleur aux Etats-Unis, risque d'avoir des effets néfastes pour le peuple ukrainien. " Aux Etats-Unis, nous sommes désormais perçus comme le pays par lequel le scandale est arrivé, déplore Taras Berezovets. Pour Trump, nous sommes "toxiques". Va-t-il continuer à nous apporter son soutien ? Rien n'est moins sûr. Pour preuve, il n'y a plus, pour l'instant, d'ambassadeur américain en Ukraine. Quant à Kurt Volker, représentant spécial des Etats-Unis dans le pays, il a démissionné et n'a pas été remplacé. " Un bien mauvais timing pour le pauvre Zelensky. " La partie avec Poutine s'annonce ardue, soupire notre diplomate. Pour l'inciter à faire des compromis et à réaliser la paix, un petit coup de pression des Américains aurait été le bienvenu... "

Durant sa campagne, le président avait assuré que les retraités ne paieraient plus le gaz. Or, rien n'a changé et les prix ne cessent d'augmenter. © G. garanich/reuters

De notre envoyé spécial, Charles Haquet