Tous les matins, Alesandr Grigorash rejoint une centaine de manifestants devant le siège de la Banque nationale d'Ukraine, dans le centre de Kiev. Ensemble, ils crient des slogans hostiles au gouvernement. " J'ai 61 ans et je n'ai pas de quoi vivre, explique-t-il. Le gaz est cher, la nourriture aussi. Je touche l'équivalent de 64 euros par mois pour ma retraite, plus 8 euros d'aide alimentaire car j'ai travaillé pendant dix ans sur le site de Tchernobyl. Huit euros... alors que les fuites de radioactivité m'ont fait perdre la moitié de mes dents en quelques mois... " A côté de lui, son amie, Zoya Kryshnya, 58 ans, fait des ménages pour compléter sa petite retraite. Sans l'aide de ses enfants, elle ne s'en sortirait pas.
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Tous les matins, Alesandr Grigorash rejoint une centaine de manifestants devant le siège de la Banque nationale d'Ukraine, dans le centre de Kiev. Ensemble, ils crient des slogans hostiles au gouvernement. " J'ai 61 ans et je n'ai pas de quoi vivre, explique-t-il. Le gaz est cher, la nourriture aussi. Je touche l'équivalent de 64 euros par mois pour ma retraite, plus 8 euros d'aide alimentaire car j'ai travaillé pendant dix ans sur le site de Tchernobyl. Huit euros... alors que les fuites de radioactivité m'ont fait perdre la moitié de mes dents en quelques mois... " A côté de lui, son amie, Zoya Kryshnya, 58 ans, fait des ménages pour compléter sa petite retraite. Sans l'aide de ses enfants, elle ne s'en sortirait pas. Alesandr et Zoya, deux histoires ordinaires. Celles de millions d'Ukrainiens dont les conditions de vie n'ont cessé de se dégrader ces dernières années. Et qui se demandent ce que la révolution de Maïdan a changé pour eux. Tant de sacrifices, pourtant... Janvier 2014 : les premiers manifestants tombent sous les balles des forces spéciales ukrainiennes. Un mois plus tard, le président Viktor Ianoukovitch est chassé du pouvoir, après trois mois de sanglants affrontements. La population exulte. C'en est fini de la clique corrompue. Une énergie nouvelle souffle sur l'Ukraine. Trois ans plus tard, l'espoir est en berne. La guerre gronde à l'est et le drapeau russe flotte sur la Crimée. La crise économique ravage le pays, et le président Petro Porochenko, à mi-mandat, est au plus bas dans les sondages. Sa tâche, il est vrai, n'est pas simple. Le conflit contre les forces séparatistes, appuyées par l'armée russe, coûte chaque jour 3,6 millions d'euros au gouvernement de Kiev. Le budget militaire, multiplié par 8, dépasse cette année les 4 milliards d'euros. " En maintenant la pression dans l'est du pays, Vladimir Poutine oblige le gouvernement ukrainien à mobiliser d'importantes ressources pour la guerre, décrypte Mykla Davydiuk, patron d'un centre d'analyse, Politics. Autant d'argent qui ne peut être affecté aux réformes dont le pays a, pourtant, cruellement besoin. " La plupart d'entre elles sont " à l'arrêt ", dénonce Mikhaïl Saakachvili, ex-président de la Géorgie, qui a quitté avec fracas, le 7 novembre dernier, son poste de gouverneur d'Odessa. " C'est vrai qu'il y a embouteillage ", reconnaît Mikhaïl Titarchuk, ministre adjoint au sein du " cabinet des ministres ", une structure qui fait le lien entre les ministères et la présidence ukrainienne. " Mais plusieurs chantiers ont été menés à bien. Nous avons créé des postes de secrétaires d'Etat. Recrutés sur concours, ces fonctionnaires permettront d'assurer une certaine continuité dans le suivi des dossiers. Ce rôle est d'autant plus nécessaire qu'un cabinet ministériel dure rarement plus d'un an, en Ukraine. Nous incitons aussi les administrations à prendre des mesures contre la corruption. " Il serait temps. Car ce fléau sape les fondements mêmes de la société. A Kiev, le mot est sur toutes les lèvres, surtout depuis l'affaire des " e-déclarations ". Sous la pression des instances internationales, et notamment du Fonds monétaire international (FMI), les hommes politiques du pays ont été contraints de déclarer leurs biens, et les informations ont été mises en ligne. Ebahis, les Ukrainiens ont ainsi découvert les fortunes amassées par leurs dirigeants : propriétés luxueuses, voitures, collections de peintures ou d'oeufs de Fabergé... La classe politique manifeste aussi un goût certain pour les montres de prestige : le Premier ministre, Volodymyr Hroïsman, en possède 12, tandis que Nestor Shufrich, membre de l'opposition, peut choisir tous les matins parmi ses 17 modèles différents... " Le plus choquant, ce sont les sommes faramineuses qu'ils détiennent en dollars et en euros, commente Andriy Novak, directeur du Comité des économistes d'Ukraine. Cela démontre le peu de confiance qu'ils ont dans leur propre monnaie. " Petro Porochenko détient pas moins de 26 millions de dollars sur l'un de ses comptes. Ces révélations ont profondément ébranlé les Ukrainiens, dont la plupart ne gagnent que 5 000 hryvnias (180 euros) par mois. " C'est scandaleux ! Le gouverneur de la Banque nationale garde près de 2 millions de dollars sous son oreiller, alors que nos maigres économies fondent comme neige au soleil à cause des dévaluations et de l'inflation ! ", s'insurge Maryna Lukach. Dans son appartement de Kiev, cette femme haute en couleur peint des tableaux qu'elle vend ensuite sur les marchés. " Je donne l'argent à nos soldats qui risquent leur vie dans le Donbass, dit-elle d'une voix tonitruante. Toutes ces histoires de corruption m'écoeurent. " Pour l'économiste Andriy Novak, les sommes détournées par les élites représenteraient 15 % du budget national. Selon lui, la moitié de l'économie ukrainienne serait souterraine : elle échapperait à toute taxation. De fait, la corruption est partout et elle ronge toutes les strates de la société. Lorsqu'il a ouvert son restaurant de nouilles, dans la banlieue de la capitale, Zhenya Mykhailenko a ainsi reçu la visite de trois pompiers. " Ils venaient s'assurer de la conformité des lieux, raconte-t-il. Ils se sont arrangés pour trouver un vice de forme, bien entendu, et j'ai dû consentir un petit effort pour obtenir mon certificat de conformité. " En l'occurrence, leur offrir un déjeuner tous les jours. Puis, ce fut le tour des services administratifs. Eux aussi voulaient leur petite contribution. Zhenya, qui a travaillé six ans aux Etats-Unis, change alors de méthode : " J'ai pris un bon avocat et les ai menacés de porter plainte, dit-il. Du coup, je ne verse plus de pots-de-vin. " Dans le monde du business, c'est pire. " J'importe des écrans plats de Chine, témoigne un anonyme. Pour cela, j'ai deux solutions. Payer 30 % de taxes, ce que personne ne fait, ou m'adresser à une société d'import-export comme il en existe des dizaines sur Internet. Si je paie 650 dollars par mètre cube de marchandises, je peux importer tout ce que je veux, y compris des armes ou de la cocaïne - personne n'ouvre jamais les containers. Pour échapper aux taxes, la société intermédiaire trafique les codes des douanes. Le mieux est encore de passer par la Pologne ou la Russie. Il n'y a aucun contrôle. " Dire que le gouvernement ne fait rien serait injuste. " Nous informatisons toutes les procédures administratives, précise Mikhaïl Titarchuk, afin que les fonctionnaires ne puissent plus exiger de bakchich. Nous instaurons aussi un système d'ordonnance électronique, pour empêcher les médecins de délivrer des certificats médicaux de complaisance, comme ils le font actuellement. Cette seule mesure devrait nous permettre d'économiser 70 millions d'euros. " " Tous les projets gouvernementaux sont gangrenés, déplore Igor Bychkov, fondateur de l'ONG Société ouverte de l'Ukraine. Lorsque Mikhaïl Saakachvili est arrivé comme gouverneur d'Odessa, à la mi-2015, j'ai espéré que les choses s'arrangeraient. Mais le président lui a lié les mains. Il n'a rien pu faire. Depuis son départ, la situation a empiré. Je suis amer. " C'est également l'avis de Sergii Leshchenko. Cet ancien journaliste d'investigation, aujourd'hui député, est parti en croisade contre le chef de l'Etat et sa clique d'oligarques. " S'il le voulait, il pourrait mettre un terme à ces pratiques, dit-il. Ne concentre-t-il pas tous les pouvoirs ? Mais il est trop proche de tous ces hommes d'affaires qui, depuis des années, utilisent leurs connexions politiques pour s'enrichir. " Par Charles Haquet, envoyé spécial.