Intitulé "A Warning" ("Un Avertissement"), le livre doit être publié le 19 novembre aux éditions Twelve, du groupe Hachette, rapportent mardi le Washington Post et CNN.

Son auteur, anonyme, avait écrit en septembre 2018 dans le New York Times une tribune à charge qui avait provoqué la colère du président américain.

Sous le titre "Je fais partie de la résistance au sein de l'administration Trump", le haut responsable racontait comment il s'efforçait, avec d'autres, de lutter de l'intérieur contre les "pires penchants" d'un président au leadership "mesquin", "impétueux" et "inefficace". "TRAHISON", avait alors dénoncé Donald Trump sur Twitter, exhortant son ministre de la Justice de l'époque à mener une enquête et le New York Times à révéler le nom du "lâche".

Une ébauche de communiqué de presse obtenue par CNN présente "A Warning" comme "un témoignage choquant, de première main, sur le président Trump et son travail". La tribune du New York Times avait d'autant plus irrité Donald Trump l'an dernier que de larges extraits d'un livre explosif de Bob Woodward avaient été diffusés la veille. Le journaliste d'investigation à l'origine de l'affaire du Watergate y dressait le portrait d'un président colérique et paranoïaque que ses collaborateurs s'efforçaient de contrôler, voire de contourner, pour éviter de dangereux dérapages.

Trump face au témoignage accablant d'un diplomate

Un diplomate américain en poste en Ukraine a par ailleurs livré mardi devant le Congrès un témoignage accablant accréditant l'idée que Donald Trump a utilisé la politique étrangère américaine à des fins politiques personnelles.

Les élus démocrates de la Chambre des représentants ont vu dans dans le récit de Bill Taylor, chargé d'affaires américain à Kiev, la preuve que les soupçons les ayant poussé à lancer une procédure en vue de la destitution du 45e président des Etats-Unis étaient fondés.

Lors d'une déclaration à huis-clos, dont le contenu a rapidement fuité, ce diplomate de carrière a relaté comment le président de la première puissance mondiale avait essayé de faire pression sur l'Ukraine pour que ce pays enquête sur la famille de son rival démocrate Joe Biden à l'approche de l'élection de 2020. Et avait conditionné l'octroi d'une aide de Washington à Kiev à l'aboutissement de sa demande.

© J. ernst/reuters

Le président américain avait-il senti venir cette déposition à haut-risque? Quelques heures avant qu'elle ne démarre, il avait allumé un contre-feu et provoqué une vive polémique en comparant la procédure le visant à un "lynchage", mot lourd de sens aux Etats-Unis, où il est associé aux meurtres de Noirs par des Blancs aux XIXe et XXe siècles, essentiellement dans le Sud.

Devant la Chambre des représentants, M. Taylor, a relaté que Gordon Sondland, ambassadeur américain auprès de l'Union européenne (UE), lui avait clairement indiqué que M. Trump avait lié le déblocage d'une aide à l'Ukraine à l'annonce par Kiev d'une enquête visant le fils de M. Biden, qui fut au conseil d'administration d'une entreprise ukrainienne.

Bill Taylor © Belga

M. Sondland "m'a dit (..) que tout était lié à une telle annonce, y compris l'aide", a-t-il raconté dans une longue déclaration de 15 pages qui a été publiée dans son intégralité par le Washington Post.

"L'ambassadeur Sondland a dit qu'il avait parlé au président ukrainien Volodymyr Zelensky (...) et lui avait dit que +même si ce n'est pas une contrepartie+, s'il +n'éclaircissait pas les choses+ en public, nous serions dans une impasse", a-t-il raconté devant les élus.

"J'ai compris +impasse+ comme voulant dire que l'Ukraine ne recevrait pas l'assistance militaire dont elle avait cruellement besoin", a-t-il ajouté.

La diplomate a aussi souligné comment M. Sondland avait essayé de lui expliquer la logique "d'homme d'affaires" de Donald Trump. "Lorsqu'un homme d'affaires est sur le point de signer un chèque à quelqu'un qui lui doit quelque chose, l'homme d'affaires demande à cette personne de payer avant qu'il ne signe le chèque".

Gordon Sondland © Belga

- "Tout y est" -

Nombre d'élus démocrates ayant assisté à l'audition ont insisté sur la force de cette déposition.

"Ce que j'ai entendu aujourd'hui de la part de Bill Taylor était très troublant et explosif", a tweeté Adriano Espaillat. "C'était tout simplement le témoignage le plus accablant que j'ai entendu", a surenchéri l'élue Debbie Wasserman Schultz.

"Tout y est", a ajouté Tom Malinowski. "Je ne sais pas quoi ajouter face à une déclaration aussi claire et détaillée".

Dans un message daté de début septembre adressé à M. Sondland, M. Taylor s'inquiétait ouvertement des pressions exercées par la Maison Blanche sur la présidence ukrainienne. Je "trouve ça dingue de suspendre l'aide sécuritaire en échange d'un coup de main pour une campagne politique", écrivait-il.

Donald Trump n'a pas réagi directement à ce témoignage mais sa porte-parole, Stephanie Grisham, a dénoncé une "campagne de calomnies" menée "par des élus d'extrême-gauche et des bureaucrates radicaux non-élus qui sont en guerre contre la Constitution".

Mardi matin, le président américain s'était plus que jamais posé en victime.

"Un jour, si un démocrate devient président et que les républicains remportent la Chambre des représentants, même avec une toute petite marge, ils peuvent lancer une procédure de mise en accusation du président, même sans respect des procédures, sans équité ou sans droits", avait tweeté le milliardaire républicain.

"Tous les républicains doivent se souvenir de ce à quoi ils assistent ici: un lynchage".

Le tweet matinal a suscité de très vives réactions dans la capitale fédérale américaine, pourtant habituée aux déclarations volontairement provocatrices de l'ancien homme d'affaires de New York.

- "Un lynchage ?" -

Fait remarquable, Mitch McConnell, chef de la majorité républicaine au Sénat, qui se tient le plus souvent à l'écart de toute critique du président, a exprimé son désaccord. "Compte tenu de l'histoire de notre pays, je ne comparerais pas cela à un lynchage", a-t-il déclaré, déplorant un choix de mots "regrettable".

"C'est un mot qu'aucun président ne devrait utiliser pour lui-même", a réagi le démocrate James Clyburn sur CNN. "Je viens du Sud. Je connais l'histoire de ce mot. C'est un mot qu'il faut utiliser avec beaucoup, beaucoup de prudence", a ajouté l'élu afro-américain.

"Un lynchage? 4.743 personnes ont été lynchées aux Etats-Unis entre 1882 et 1968, parmi lesquels 3.446 Afro-Américains", a réagi Kristen Clarke, présidente d'une association de défense des droits civiques. Et de souligner que les lynchages furent un chapitre "répugnant" de l'histoire américaine.

L'enquête explosive contre Donald Trump en cinq points

Voici cinq points pour comprendre la procédure de mise en accusation ("impeachment").

- L'appel Trump-Zelensky -

Le 25 juillet 2019, le président américain s'entretient avec son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky, récemment arrivé au pouvoir.

Après les félicitations d'usage, Donald Trump lui demande "un service": enquêter sur un mystérieux "serveur". Une requête découlant d'une théorie du complot selon laquelle l'Ukraine aurait piraté les e-mails du parti démocrate lors de la présidentielle américaine de 2016, et non la Russie comme l'a établi le renseignement américain.

Puis il mentionne le candidat démocrate à la Maison Blanche Joe Biden, dont le fils Hunter a siégé au conseil d'administration du grand groupe gazier ukrainien Burisma. Lorsqu'il était vice-président, M. Biden a plaidé pour le départ d'un procureur ukrainien accusé par la communauté internationale de ne pas lutter contre la corruption endémique. Pour M. Trump, il cherchait en fait à éviter des ennuis à son fils.

"Cela serait formidable si vous pouviez vous pencher dessus", dit M. Trump à M. Zelensky lors de leur appel.

- Une idée "dingue" -

Kurt Volker, ex-représentant spécial des Etats-Unis pour les négociations ukrainiennes, fournit aux enquêteurs parlementaires une série embarrassante de SMS.

Ils montrent que Washington a demandé en juillet à Kiev d'enquêter sur les Biden comme condition préalable à une visite de M. Zelensky à la Maison Blanche.

Et un échange, début septembre, entre le chargé d'affaires américain à Kiev Bill Taylor et l'ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'Union européenne, Gordon Sondland, touche au coeur des soupçons de pressions économiques.

Je "trouve ça dingue de suspendre l'aide sécuritaire en échange d'un coup de main pour une campagne politique", dénonce Bill Taylor. Réponse de Gordon Sondland: "Le président a été très clair, pas de contrepartie, d'aucune sorte".

- "Petits trafiquants" -

Dans les sous-sols sécurisés du Congrès à Washington, les longues auditions à huis clos s'enchaînent, ponctuées de fuites explosives.

Bill Taylor a ainsi établi mardi un lien direct entre l'aide militaire et les enquêtes réclamées par l'entourage de Donald Trump.

"En août et septembre derniers, je suis devenu de plus en plus inquiet de voir notre relation avec l'Ukraine fondamentalement sapée" par la conduite d'une voie diplomatique parallèle, "ainsi que par la suspension d'une aide sécuritaire vitale pour des raisons de politique intérieure", a-t-il dit selon les médias américains.

L'ex-conseiller à la Sécurité nationale John Bolton se serait aussi alarmé de ces efforts parallèles, qualifiant l'avocat personnel de Donald Trump, Rudy Giuliani, de "grenade dégoupillée", a témoigné Fiona Hill, ex-conseillère à la Maison Blanche sur l'Ukraine.

Pour M. Bolton, les agissements de M. Giuliani et du chef de cabinet de la Maison Blanche, Mick Mulvaney, seraient dignes de "manoeuvres de petits trafiquants de drogue", a-t-elle ajouté.

- La bévue de Mulvaney -

Le chef de cabinet de la Maison Blanche Mick Mulvaney a secoué l'enquête au détour d'un aveu stupéfiant, le 17 octobre: Donald Trump a bien lié l'aide destinée à l'Ukraine à des considérations de politique intérieure.

"A-t-il mentionné en passant (...) le serveur informatique du parti démocrate? Absolument, il n'y a aucun doute à ce sujet, c'est pour ça que nous avons gelé l'argent", déclare M. Mulvaney avant de revenir sur ses propos.

- Et maintenant? -

Les démocrates veulent aller vite alors que l'élection présidentielle de novembre 2020 approche. Mais aucun calendrier ne peut être fixé à ce stade.

Au terme de l'enquête, la Chambre, à majorité démocrate, devrait voter sur l'"impeachment", une sorte de dossier d'inculpation de Donald Trump.

La procédure de destitution passerait alors au Sénat, à majorité républicaine, pour le "procès" du président.