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L'American dream a encouragé des millions d'immigrants à considérer l'Amérique comme un eldorado. L'ascension de John Rockefeller, Oprah Winfrey ou Barack Obama incarnent ce rêve d'une réussite personnelle par le travail et le mérite. Même Donald Trump le symbolise, en fait. Mythe new-yorkais du self-mademan, qui a construit un empire, jusqu'à son slogan de campagne qui ravivait cet espoir, " Make America great again ". La success story est-elle encore possible ou la bannière étoilée tombe-t-elle en lambeaux ? Depuis un an, Trump a imposé son style, provocateur et teinté de vulgarité, choquant encore, en ce début d'année, après avoir qualifié certains pays d'Afrique de " shitholes ", élégamment traduit par " pays de merde ", formule qu'il aurait lancée lors d'une réunion sur l'immigration avec des parlementaires. Même si le fervent utilisateur de Twitter a formellement démenti, Bret Stephens, du New York Times, en a tiré un éditorial acerbe évoquant l'essence même du rêve américain : " Fier de vivre dans une nation de holers ", titrait-il, rappelant que la plupart des ancêtres des Américains étaient des immigrants qui ont construit le pays et n'hésitant pas à associer le mot racisme au nom de son président. Dans ce climat, Robert Shiller, professeur d'économie à Yale et prix Nobel 2013 d'économie, exhume, pour Le Vif/ L'Express, le livre The Epic of America, de James Truslow Adams, publié en 1931, qui définissait, pour la première fois, le concept du rêve américain. " Les gens ont besoin de s'en rappeler ", dit-il. Adams, en pleine dépression, défendait le rêve d'une vie meilleure : " Cette nouvelle vision, analyse Robert Shiller, induisait une société libre et non exclusive dans laquelle les gens n'étaient plus limités par la notion de classes sociales. " Au fil des décennies, explique le professeur, le sens du rêve américain a été exploité par les publicitaires et influencé par Hollywood dans l'inconscient collectif. Et c'est là que Noam Chomsky pourfend le rêve, en publiant, deux mois après l'arrivée de Donald Trump à la présidence, un Requiem pour le rêve américain (éd. Climats). Pour le linguiste, philosophe et activiste ayant enseigné pendant cinquante ans au Massachusetts Institute of Technology (MIT), le rêve américain s'est brisé : " Le pays se délabre, les infrastructures se sont effondrées, le système de santé est complètement naufragé, le système éducatif est en train d'être mis en pièces, plus rien ne marche alors que les ressources sont incroyables. [...] Les inégalités se creusent et le citoyen avale des discours comme le consommateur des produits. " D'après l'intellectuel, son pays s'éloigne de l'idéal des pères fondateurs des Etats-Unis, celui où l'égalité des chances était le socle d'une société où seul importait le mérite. Noam Chomsky constate la flagrante injustice : la droite américaine est parvenue à " briser la solidarité " en favorisant un " égoïsme de classe ". Depuis la Belgique, vision plus détachée de Tanguy Struye de Swielande, professeur en relations internationales à l'UCL : " Tout y a toujours été possible ! Les Américains prennent des risques ! " Pour l'expert belge, le rêve est aussi lié à l'image de la superpuissance et de la tolérance, au type de présidence en exercice donc : " Dès lors, avec l'arrivée de Trump, ce rêve, c'est terminé ! C'est un leader toxique ! Dans une entreprise, ce profil, dangereux, provoquerait son écroulement. " Pour le professeur de l'UCL, le Parti républicain suit le président américain dans cette logique toxique tant qu'il y voit un bénéfice. " Beaucoup de ses membres font la différence entre les Etats-Unis et le personnage Trump, admet-il, mais " en relation internationale, une réputation est vite détruite ". Le professeur Shiller abonde : " Mar-a-Lago est le nouvel American dream pour beaucoup de gens ! ", allusion à la fastueuse résidence floridienne du président. Il rappelle que le rêve américain était initialement lié à la morale plutôt qu'au succès matériel : " Dans les années 1930, les valeurs de liberté, de respect mutuel et d'égalité des opportunités primaient. " Dans une étude publiée en octobre dernier, l'institut statistique américain Pew Research Center annonçait que 36 % des Américains expriment avoir accompli leur rêve américain, 46 % sont en train de le réaliser et seulement 17 % l'estiment inaccessible. Sur cette vague, Robert Shiller prône le retour de l'American dream , une société juste dans laquelle chacun aura l'opportunité d'atteindre son plein potentiel. Quant au rebelle Chomsky, faisant référence à la génération des sixties, il encourage les citoyens à se rassembler contre la connivence des intérêts des plus riches d'un pays gouverné par un Parti républicain tout-puissant. Le sage de 89 ans lance un appel à la jeunesse : " La seule contre-force, c'est vous. " Environ 25 000 Belges vivent aux Etats-Unis. Dont Fouad Haji, 35 ans, danseur venu de Vilvorde avec sa femme pour devenir acteur à Los Angeles. " Mais l'ascension est plus difficile qu'on ne le croit. " Son premier objectif a été de survivre... Visa d'artiste mais pas de green card, donc pas de rôles : " J'ai alors misé tout l'argent qui me restait pour l'obtenir. " Il décroche le sésame, un agent et des contrats ( Madam Secretary, NCIS,Criminal Minds...). Le rêve américain, " c'est aussi prendre des risques ". Et de citer Oscar Wilde : " Visez toujours la lune, au pire vous atterrirez dans les étoiles. " Aurélie Hagen, 33 ans, Bruxelloise, s'est installée à New York après un voyage entre copines et avoir lâché un CDI dans l'événementiel : " Cette ville encourage à l'entrepreneuriat mais pousse aussi dans les retranchements . Elle m'a surtout permis de mieux me connaître. Et de réaliser qu'on peut avoir plusieurs métiers dans une vie, qu'on n'est pas contraint de se cantonner à un secteur. " Sa vie est donc chargée : le blog The Lazy Frenchie, sur lequel elle crée des leçons de français " fun et agréables " ; un projet de guide en photos ; un travail à mi-temps dans un restaurant français ! " New York apprend avant tout à devenir un vrai couteau suisse ! " Philip Fontaine évolue entre Manhattan et la Floride. En 1999, jeune trentenaire, il quitte Laeken pour San Francisco avec une valise, un peu d'argent et un rêve : réussir dans la Silicon Valley, sans formation en technologie ou informatique. " J'ai été engagé par eBay, qui cherchait un francophone pour le département international. J'y étais le premier non-Américain ! On a cru en moi. En Belgique, j'étais marginal ; ici je suis au centre du monde. " Pour lui, " l'idéal américain, c'est de vivre des valeurs à fond, d'avoir le contrôle de sa vie, de ses choix, saisir les opportunités, sans être jugé pour ses origines, sa religion ou sa pensée ". Unanimement, ce n'est pas l'arrivée de Donald Trump qui les fera rentrer au pays. Par Sophie Radermecker.