La question qui reviendra au peuple sera surtout de décider si la présidence peut être incarnée de la sorte au sein de la plus puissante démocratie du monde.

Au-delà des destins personnels liés à l'issue de l'élection présidentielle de 2020, la bataille qui se livre à Washington autour de la question de l'impeachment révèle des enjeux essentiels. Le sort personnel de Donald Trump est devenu le révélateur d'un combat institutionnel qui se joue bien sûr entre démocrates et républicains, entre la Chambre des représentants et la Maison-Blanche, mais aussi entre les actuels détenteurs du pouvoir, prêts à tout pour le conserver, et les tenants de l'Etat de droit, avides de revanche. Depuis qu'un premier lanceur d'alerte a révélé que le président avait conditionné l'aide financière accordée par les Etats-Unis à l'Ukraine à l'ouverture, par Kiev, d'investigations destinées à compromettre son rival démocrate, Joe Biden, le pays n'a cessé de se radicaliser. Trump a bien mesuré son intérêt, il a choisi de couper en deux l'Amérique.

Il a lancé ses partisans dans une guérilla juridique qui vise à disqualifier la procédure d'impeachment, acte " anticonstitutionnel et fondamentalement antiaméricain ", à discréditer les fonctionnaires qui ont témoigné à charge, à ridiculiser les règles diplomatiques. Ce faisant, le président endommage les rouages de l'Etat de droit et sape les fondements sur lesquels reposent ses prérogatives - ainsi que celles des congressmen républicains. Comme l'a résumé l'un des éditorialistes vedettes du New York Times, Thomas L. Friedman : " Ce n'est pas Trump contre les démocrates. C'est Trump contre les vrais défenseurs de la nation. " La partie oppose maintenant Twitter aux commissions parlementaires, les petites phrases assassines aux dépositions à huis clos, le populisme de submersion des foules aux lenteurs de la démocratie parlementaire " classique ". Si bien que les républicains ne sont plus dans la contre-attaque, ils sont entrés dans l'ébranlement des institutions.

Le véritable enjeu de l'élection de 2020 est là. La tactique d'envahissement des médias, que Trump a si efficacement employée jusqu'ici pour asphyxier ses adversaires, ne parvient plus à arrêter la tempête des révélations. Tour à tour, après cinq semaines d'audiences à huis clos, diplomates expérimentés, conseillers de la Maison-Blanche ou militaires de haut rang se sont succédé devant les commissions réunies par les congressmen pour souligner les omissions du président et apporter des précisions souvent confondantes. Le jeudi 29 octobre, la Chambre des représentants a franchi un cran supplémentaire en votant le passage à une nouvelle phase parlementaire ; les audiences pourront désormais être publiques et les preuves seront transmises à une commission judiciaire.

Or, d'une part, l'ensemble de ces procédures échappe au grand public par sa complexité ; d'autre part, si la Chambre des représentants dispose du droit de lancer la mise en accusation du président, c'est au Sénat seul qu'il revient de juger ce dernier par un vote à la majorité des deux tiers. Dans un Sénat à majorité républicaine, cette éventualité est exclue d'avance. C'est donc une tout autre affaire qui commence. En passant à la phase des audiences publiques, retransmises en direct à la télévision, la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, espère arracher à Trump une partie, même faible, de son électorat républicain légaliste. En rétorsion, ce dernier essaie d'hystériser les débats pour rameuter sa base. En 2020, l'opinion publique se prononcera sur l'attachement à l'Etat de droit.

Directeur de la rédaction délégué à L'Express.