Presque trois ans après Chérie, je vais chez Charlie, récit sur l'attentat du 7 janvier 2015, vous publiez Le Goût de la belle vie. Ce livre, c'est ce qu'on appelait, dans la Grèce antique, un thrène : un très beau chant funèbre.

Je suis journaliste et écrivain. J'ai écrit un cycle d'ouvrages sur mon couple. Il y a eu Lettre ouverte aux hommes qui n'ont toujours rien compris aux femmes, Chambre à part et Georges, si tu savais. Je ne voulais pas clore ce cycle sur l'attentat à Charlie, qu'il se finisse ainsi, parce que le 7 janvier ne ressemble pas à notre vie. Non, ma vie avec Georges, c'est une parenthèse de bonheur de quarante-sept années, et j'ai eu besoin de dire ce qu'elle avait été.
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Je suis journaliste et écrivain. J'ai écrit un cycle d'ouvrages sur mon couple. Il y a eu Lettre ouverte aux hommes qui n'ont toujours rien compris aux femmes, Chambre à part et Georges, si tu savais. Je ne voulais pas clore ce cycle sur l'attentat à Charlie, qu'il se finisse ainsi, parce que le 7 janvier ne ressemble pas à notre vie. Non, ma vie avec Georges, c'est une parenthèse de bonheur de quarante-sept années, et j'ai eu besoin de dire ce qu'elle avait été. Dire que je vais bien permettrait sans doute d'oublier ce qu'il s'est passé. Je ne sais pas répondre à cette question. Je travaille. Je vais dans le sens de la vie. Evidemment, il y a eu ceux du 13 novembre 2015, à Paris, et du 14 juillet 2016, à Nice, qui ont fait des centaines de victimes. Leurs familles, leurs proches se montrent plus offensifs. Nous sommes les épouses silencieuses. Avec Chloé Verlhac surtout (NDLR : la veuve du dessinateur Tignous), nous poursuivons l'oeuvre et l'engagement de nos maris. Au départ, je disais que Georges était mort au champ d'honneur de sa profession, le crayon à la main, mais j'en suis un peu revenue parce que je trouve qu'on aurait vraiment pu l'éviter. J'en veux toujours à la direction de Charlie, à Charb. Malgré les multiples menaces, les mises en garde de la police sur la vulnérabilité des locaux, il refusait de vivre dans un bunker. Seulement voilà, maintenant que douze camarades ont été assassinés, aujourd'hui, le nouvel immeuble où s'est installé le journalest sécurisé comme un bunker et, certains membres de Charlie sont sous protection policière vingt-quatre heures sur vingt-quatre.Ça, non, je n'en ai pas et je n'y céderai jamais. Je n'aime pas qu'on tue et je suis contre la peine de mort, même si on est dans une vraie violence. J'ai le sentiment que ces attentats ont donné le " permis de tuer ". L'une de mes inquiétudes porte sur ces enfants dont les parents sont partis combattre en Syrie et qui grandissent là-bas dans la violence, la guerre. Que deviendront-ils, ces enfants ? Comment vont-ils se comporter, agir, quand ils reviendront sur le sol français ? Pour lui, la belle vie était un art de vivre, un métier qui s'apprend, qui se travaille. C'était le goût de la bonne cuisine, des amis, de l'amour, de l'amitié, une façon de vivre au jour le jour, dans l'instant. Georges était habité par une profonde mélancolie, moi aussi. Il m'arrivait de traverser des périodes dépressives. Il me disait souvent : " On a su se réparer. " Avant notre rencontre, il avait eu un vécu très dur, marqué par la violence : l'assassinat de son père, la maladie de sa mère, avec laquelle il n'a presque pas grandi, et l'accident de voiture dans lequel sa première épouse est décédée. Il avait connu la perte et l'abandon. Quand je l'ai rencontré, il était déjà veuf, à 34 ans, père de deux petites filles. Vous savez, enfant, il dormait sur un divan de la salle à manger. Il était un peu livré à lui-même. Cette enfance m'émeut beaucoup. Je pense souvent à ce gamin qui, quand les autres enfants demandaient du chocolat et des chewing-gums aux GI's (NDLR : débarqués en Tunisie en 1944, où Georges Wolinski est né et a vécu jusqu'à 15 ans), leur disait : " Have you comics ? " Et ils lui en donnaient. Je viens d'une famille traditionnelle et catholique. Je n'ai pas été éduquée dans l'humour et l'humour fait un peu peur quand on a grandi sans baigner dedans. Georges avait ce don. Il m'a appris le rire et la dérision. La liberté aussi. Nous avions cru être faits l'un pour l'autre. En fait, au fil du temps, nous nous faisions l'un à l'autre, en respectant le désir de liberté de l'autre, ses convictions aussi. Ce sont quelques ingrédients, avec l'amour évidemment. Ça me plaît ce que vous dites là ! Je parle peu de Wolinski, le dessinateur. Je ne raconte pas le dessinateur, mais l'amoureux, le pygmalion, le père, le frère, l'amant, l'ami... Je ne cesse de découvrir des dessins inconnus, des pastels, des gravures, des esquisses, des fresques baroques, très différents de ce qu'il publiait dans la presse. Mon éditeur n'aime pas ce que je vais dire mais, ce livre, je l'ai écrit pour moi. Je voulais ancrer en moi tous ces beaux moments et chasser les images horribles, celles de la fusillade, le sang, les cris, les corps, les balles de kalachnikov.Georges aimait beaucoup gagner de l'argent pour en profiter, comme s'il avait senti qu'il fallait jouir sans limites de la vie. Pour Georges, être propriétaire, ça n'était pas possible. On dépensait tout ce que l'on gagnait pour le plaisir. On louait tout. Je l'ai souvent entendu déclarer que l'on peut tout louer, sauf les idées ; les idées, elles, peuvent se voler. Il avait l'habitude de dire : " Sans peur, il n'y aurait pas d'humour. " Cela ne vous étonnera pas si je vous dis que sa plus grande frayeur était la mort. Le rire et le dessin agissaient alors comme un refuge, une planche de salut. De quoi son travail parlait-il ? De la peur, du malheur. Des personnages au bord des falaises, prêts à basculer ; des falaises, des falaises, elles figurent par centaines dans ses dessins. Il n'a jamais cessé de les dessiner et même quelques jours avant l'attentat. La mort, il y pensait tout le temps. Elle plane sur son travail. Mais il n'avait jamais renoncé à l'essentiel : le rire. Son oeuvre continue à me faire rire aujourd'hui. Et que c'était gai ! Les plus belles années furent celles de la décennie 1970-1980. Il régnait une liberté folle, peut-être utopique. C'est lui qui avait écrit cela dans Charlie Hebdo. Nous avions perdu nos espoirs en route. Nous avions cru que la vie allait continuer comme ça, à être comme en 1968. Les années 1980, puis surtout celles de 1990 ont vu arriver le chômage. Tout ça nous est tombé sur le bec. Nous étions tous les deux très opposés, mais nous partagions les mêmes valeurs : la tolérance, la bienveillance - je sais que c'est un mot démodé, mais je l'apprécie énormément -, la liberté et l'ouverture à l'autre. Je fais tout pour ne pas avoir peur. L'autre doit toujours être vu comme une richesse. Tout ça se perd. Mettre en valeur son oeuvre, la faire vivre me prend beaucoup de temps. Je ne fais que ça. Pendant une période, je me suis beaucoup enfermée. Puisqu'il s'agit d'un attentat, il y a des procédures à suivre et j'ai dû voir deux, trois fois un psy. Mais les psychiatres, ça ne se déplace pas chez vous, même lorsqu'on n'a plus la force de sortir... Alors écrire, c'est ma thérapie et je trouve que c'est beaucoup mieux. Mais, promis, je n'écrirai plus sur mon Georges... Voilà, je me rends compte que lorsque je prends le temps de me la poser, cette question, " Comment allez-vous aujourd'hui ? ", ça ne va pas si bien. Je suis entourée et en même temps très seule. Regardez les murs : ils sont tapissés de ses mots doux. Il m'en laissait plein. Sur la porte de ma chambre à coucher, j'ai mis celui-ci : " Bonne nuit ma chérie. " Je dois reconstruire ma vie. Maintenant, il le faut. Le Goût de la belle vie est un récit joyeux, un hymne au bonheur. Pour moi, le bonheur, qu'est-ce que c'est sans Georges ? Hier soir, j'étais chez des amis, je riais, je me sentais bien. Etait-ce du bonheur ? Je ne sais pas, mais je suis " celle qui va ", pour Georges.