Lancées à la mi-avril 1989 par les étudiants puis relayées par des ouvriers et des intellectuels, les manifestations de la place Tiananmen pour une démocratisation du régime chinois sont réprimées à partir du 4 juin par l'armée arrivée en nombre à Pékin. Entre quelques centaines et plusieurs milliers d'opposants y trouvent la mort. L'aspiration populaire au pluralisme est étouffée dans l'oeuf. Depuis ces événements tragiques, le Parti communiste n'a jamais plus laissé se développer aucune revendication de même nature. L'écrivain Liao Yiwu fut condamné à quatre ans d'emprisonnement, tortures comprises, en 1989, pour avoir publié un simple poème ayant Massacre pour titre. Dans son dernier livre paru en français, Des balles et de l'opium (1), le dissident exilé à Berlin donne la parole à plusieurs victimes de cette répression brutale pour " restaurer une réalité historique qui, sinon, sera complètement oubliée ", intérêts économiques de l'Occident obligent.
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Lancées à la mi-avril 1989 par les étudiants puis relayées par des ouvriers et des intellectuels, les manifestations de la place Tiananmen pour une démocratisation du régime chinois sont réprimées à partir du 4 juin par l'armée arrivée en nombre à Pékin. Entre quelques centaines et plusieurs milliers d'opposants y trouvent la mort. L'aspiration populaire au pluralisme est étouffée dans l'oeuf. Depuis ces événements tragiques, le Parti communiste n'a jamais plus laissé se développer aucune revendication de même nature. L'écrivain Liao Yiwu fut condamné à quatre ans d'emprisonnement, tortures comprises, en 1989, pour avoir publié un simple poème ayant Massacre pour titre. Dans son dernier livre paru en français, Des balles et de l'opium (1), le dissident exilé à Berlin donne la parole à plusieurs victimes de cette répression brutale pour " restaurer une réalité historique qui, sinon, sera complètement oubliée ", intérêts économiques de l'Occident obligent. Pourquoi est-il si difficile, même trente ans après les massacres, d'en établir un bilan précis ? Cela reste un mystère quasi complet jusqu'à aujourd'hui. Dans un premier temps, le gouvernement chinois a parlé de 2 600 à 3 000 morts. Mais ce premier bilan a été occulté tout de suite. Des officiels ont alors affirmé qu'il y avait eu moins de 300 personnes décédées, puis que la plupart d'entre elles étaient des soldats tués par la foule. Par la suite, une association britannique a avancé le chiffre de 10 000 morts. La difficulté à établir un bilan s'explique par le fait que les massacres ne se sont pas déroulés en un lieu unique mais en plusieurs endroits de Pékin, une ville grande comme la Belgique. Il y a eu aussi plusieurs phases dans la répression. Des manifestants ont été tués sur le coup par les mitraillettes et les tanks quand l'armée a pris possession de la capitale. Des soldats ont retourné leur colère contre la population parce que certains de leurs camarades avaient, il est vrai, été soit pendus, soit brûlés vif par les émeutiers et que les autorités avaient largement diffusé les images de leurs corps. D'autres sont décédés à la suite de violences subies en détention. Des manifestants ont témoigné de la peur qu'ils avaient ressentie de ne pas survivre à une arrestation parce que beaucoup étaient condamnés à mort et exécutés sur le champ. Dans votre livre, vous insistez sur le rôle des "émeutiers" par rapport à celui des étudiants. Qui en faisait partie ? C'était le tout-venant de la population. Ils étaient issus de professions très diverses. En 1992, Deng Xiaoping, officiellement sorti de sa charge de président de la commission militaire centrale mais encore très influent, effectue une tournée dans le Sud et amorce le tournant " libéral " du pays. Les massacres de 1989 sont-ils l'élément fondateur de la Chine actuelle ? 1989 est un moment de grand patriotisme. Les citoyens espéraient que la Chine allait entrer dans une ère démocratique. Ils étaient en pleine utopie. Ils aspiraient à la liberté, à l'égalité. Ils pensaient obtenir le droit de vote pour pouvoir décider du destin du pays. En 1992, Deng Xiaoping a réorienté le rêve patriotique réprimé par l'armée vers une nouvelle aspiration, l'appât du gain. Vous écrivez que l'argent a remplacé le patriotisme. Cette quête du profit domine-t-elle à ce point la société chinoise aujourd'hui ? Le Parti communiste chinois n'a plus besoin de ce genre de patriotisme. Mao se reposait sur les masses pour diriger la Chine ; le gouvernement actuel s'appuie sur la haute technologie et sur les instruments de surveillance. Il ne prend plus le peuple en considération. C'est comme si celui-ci n'existait plus. Les témoins à qui vous donnez la parole décrivent les tortures, les mauvais traitements, les humiliations subis en détention. Quel est l'objectif de ce déchaînement de violence ? Depuis le début de l'ère communiste en Chine, la volonté affichée est de " réformer les gens ". Donc l'emprisonnement vise globalement à vous détruire. Liu Xiaobo (NDLR : écrivain, prix Nobel de la paix 2010, décédé le 17 juillet 2017 d'un cancer après des années de détention sans qu'il soit autorisé à se faire soigner à l'étranger) était un homme qu'on ne pouvait pas détruire. Le pouvoir l'a donc annihilé. Son martyre a-t-il eu une portée internationale qui a nui à l'image de la Chine ? Trente ans après les massacres, la nature du régime chinois n'a pas changé d'un iota. Liu Xiaobo était le symbole des opposants au Parti communiste depuis 1989. Lui considérait que les émeutiers avaient été remarquables. Il avait beaucoup de compassion pour eux. Dans une lettre, il m'avait écrit avoir déjà fait trois fois de la prison mais n'avoir jamais vécu d'expériences aussi terribles que celles que j'avais relatées dans mes livres (NDLR : la première édition de Des balles et de l'opium est parue en 2012. Un autre livre de Liao Yiwu sur la répression, Dans l'empire des ténèbres, a été publié l'année suivante). Il se définissait comme " un aristocrate de la prison " et estimait que je lui avais ouvert les yeux sur les conditions de détention. Lui-même a fini par connaître ce genre de mauvais traitements à la fin de sa vie. Il est mort d'une façon épouvantable. Abandonné à son sort. Après des années de détention, la réinsertion dans la société est difficile. Attribuez-vous cette difficulté à la poursuite de la surveillance par les autorités ou au regard hostile de la population ? Aux deux. Lorsque l'on sort de prison, il faut vraiment produire des efforts colossaux pour retrouver une identité. C'est une double peine. Par rapport à votre combat pour les droits de l'homme en Chine, le doute ou la lassitude vous ont-ils parfois gagné ? Etant donné que j'ai connu la détention et ai été transformé en prisonnier politique, je n'ai pas d'autre choix. Beaucoup d'auteurs chinois ont quitté le pays mais n'ont jamais été en prison. Nous, notre détermination est forgée par l'emprisonnement. J'ai envisagé à certains moments d'écrire des choses plus légères. Mais à chaque fois, une catastrophe m'a rattrapé, la mort de Liu Xiaobo, ou l'arrestation, en décembre 2018, de mon ami Wang Yi (NDLR : un pasteur de l'Eglise protestante de l'alliance de la pluie d'automne arrêté avec une centaine de fidèles à Chengdu, en province du Sichuan, au sud-ouest du pays). Vous affirmez qu'une démocratisation de la Chine serait éventuellement possible si elle éclatait en différents Etats. La répression que connaît le Xinjiang, région du nord-ouest du pays où vit une forte communauté musulmane, n'enterre-t-elle pas cette perspective ? Le Xinjiang est transformé en un laboratoire de la répression par la haute technologie. D'ici à dix ans, c'est toute la Chine qui sera sous l'emprise de cette couverture orwellienne. L'intelligence artificielle permet d'économiser beaucoup en matière de personnel. D'ores et déjà, cette surveillance s'étend aux Chinois de l'étranger. Même la démocratie occidentale est mise au défi de protéger ses valeurs face à ce monstre technologique. L'Europe est-elle trop naïve dans ce domaine ? Les politiciens européens actuels sont myopes et négligent l'avenir à long terme. Plutôt que de continuer à coopérer avec les Etats-Unis de Donald Trump, ils se demandent s'il ne faudrait pas se tourner vers la Chine ! Ils oublient que l'Amérique est un Etat démocratique et qu'elle ne se résume pas à son président. Envisager de substituer une dictature épouvantable à des institutions démocratiques est absurde. Il faut au contraire s'associer aux Etats-Unis pour lutter contre Huawei et des sociétés du même acabit. Il est ridicule de croire qu'accueillir Xi Jinping dans un château autour d'un somptueux banquet va réussir à l'amadouer. La détermination de Donald Trump à contrer les ambitions chinoises vous semble-t-elle judicieuse ? J'entends des commentaires pas très favorables à Donald Trump aux Etats-Unis et ailleurs. Pour moi, il a au moins le mérite d'avoir alerté l'ensemble du monde sur la menace que représente la Chine. Je ne l'aime pas particulièrement. Mais sur sa position à l'égard du régime chinois, je l'adore. Le projet des Routes de la soie élaboré en partenariat avec des pays asiatiques, africains ou européens vous paraît-il également dangereux ? Il faut savoir que le pouvoir chinois cherche toujours à tromper son adversaire. Ce projet va systématiser les réseaux existants. Les ambassades, les instituts Confucius sont déjà des postes de surveillance du régime en Occident pour installer des réseaux d'information, corrompre des notables et procéder à de l'espionnage industriel et économique. Les Routes de la soie ne vont qu'intensifier ces procédés. Xi Jinping développe une espèce de croyance superstitieuse autour de ce chantier. Il pense qu'il va lui permettre de contrôler le monde. Ne pensez-vous pas que sur un plan économique notamment, la Chine devra tout de même se plier aux règles internationales communes ? Depuis que la Chine a été admise à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, elle n'a jamais respecté aucun de ses principes de fonctionnement, ni aucun des accords qu'elle a signés. Les Chinois, désormais, ont la grosse tête.