Capital et idéologie (1) est le prolongement de votre précédent livre Le Capital au xxie siècle. En quoi le dépasse-t-il ?
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Capital et idéologie (1) est le prolongement de votre précédent livre Le Capital au xxie siècle. En quoi le dépasse-t-il ? Il faut noter deux différences importantes. Contrairement au Capital au xxie siècle, ce livre dépasse le cadre européen et occidental. J'y examine l'évolution des inégalités en Chine, en Russie, en Amérique latine... et je m'efforce de replacer cette question dans le cadre de l'histoire coloniale et esclavagiste, ce qui offre un regard historique qui permet de mieux appréhender la question des inégalités aujourd'hui. L'autre nouveauté consiste à étudier plus frontalement la responsabilité des idéologies, qui n'était que timidement abordée dans le livre précédent. J'essaie de faire observer que les inégalités se caractérisent par les systèmes qui les justifient. Elles sont d'essence idéologique avant d'être de nature économique. Ce constat signifie que des systèmes alternatifs existent pour organiser autrement la vie économique d'une société. A la lumière de l'histoire, on observe la fragilité des systèmes inégalitaires, en changement perpétuel. Elle nous incite à poser un nouveau regard sur les inégalités de notre époque. Qu'ont apporté ces deux nouvelles approches à vos analyses ? Prenons un exemple simple, l'esclavage. La Révolution française a reposé sur une promesse d'égalité face au droit, notamment le droit de propriété. Mais très vite, au xixe siècle, au moment de l'abolition de l'esclavage, la propriété est devenue une sorte de nouveau principe religieux. On l'a sacralisée à tel point qu'au lieu d'indemniser les esclaves, on a décidé de compenser les propriétaires d'esclaves, avec l'appui idéologique de tous les intellectuels de l'époque qui se disaient libéraux - notamment Tocqueville. Aujourd'hui, une telle démarche nous paraît totalement inconcevable. J'ai donc essayé dans Capital et idéologie de comprendre la logique du discours qui sous-tend la justification de ces inégalités. Celui-ci défend en substance l'idée qui si on commence à remettre en cause ce droit de propriété, on ne sait pas où ça va s'arrêter. C'est un sentiment de peur du vide qui anime cette position. Force est de constater que c'est le même discours et le même sentiment de peur du vide que les libéraux ont aujourd'hui. Résultat : tout contre-discours qui propose la possibilité d'une propriété sociale et temporaire reste inaudible ou est vu comme dangereux. J'invite à tirer les bonnes leçons de ces différents éléments historiques pour penser l'organisation d'une nouvelle société juste. L'une de vos propositions majeures est de dépasser la propriété privée pour la remplacer par une propriété sociale et temporaire. Qu'entendez-vous par là ? Je suis personnellement en faveur de la propriété privée à partir du moment où elle reste dans des proportions raisonnables. C'est uniquement dans ce cas qu'elle peut être un instrument d'émancipation individuelle et d'efficacité économique. Comment définit-on une propriété privée à mesure " raisonnable " ? Je me réfère à ce qui a bien fonctionné, notamment au milieu du xxe siècle. On y a assisté à une circulation de la propriété et du pouvoir. Elle a pris d'abord la forme de la mise en place d'une " propriété sociale ", à savoir le fait d'équilibrer le droit des actionnaires et celui des salariés au sein des entreprises. La Suède et l'Allemagne en fournissent des exemples. Les résultats observés de cette politique prouvent qu'elle a très bien marché. Elle a entraîné un meilleur investissement des salariés dans les stratégies de l'entreprise, une limitation de l'envol des grandes rémunérations des cadres dirigeants, etc. Le bilan est important mais insuffisant. On peut encore aller plus loin. Il est envisageable de plafonner le droit de vote d'un seul actionnaire individuel, par exemple en instaurant la règle selon laquelle le seuil d'apport au-delà duquel se déclenche le plafonnement du droit de vote puisse être de 90 % pour les petites entreprises (au-dessous de 10 salariés) et de 10 % pour les plus grandes (au-delà de 100 salariés). Mais l'idée générale repose sur la circulation du pouvoir. Il est inconcevable aujourd'hui qu'une seule personne les concentre tous. Il faut dépasser cette vision monarchique du pouvoir économique. La deuxième suggestion se fonde sur le principe de " propriété temporaire ". Au moyen d'une sorte d'" héritage pour tous ", chacun à 25 ans doit pouvoir avoir accès à la propriété. Je propose d'octroyer 120 000 euros par personne à financer grâce à l'impôt sur la propriété. Cela est d'autant plus légitime que les 50 % les plus pauvres de la population mondiale ne possèdent à peu près rien du tout. En outre, cela permettra de rajeunir le patrimoine. Compte tenu des traités en vigueur aujourd'hui, est-il crédible de proposer ces mesures à une échelle nationale ? Analysons les choses d'un point de vue inverse et posons la question suivante : comment faut-il modifier les traités de libre circulation des capitaux pour pouvoir atteindre ces objectifs ? Il faut être clair : il n'y a aucun problème qui puisse être réglé dans le cadre des traités actuels. Si on continue à appliquer les traités en cours sur le libre-échange, on ne réglera jamais, par exemple, le défi du réchauffement climatique. Il faut cependant souligner qu'à un niveau national, il y a beaucoup plus de possibilités de tendre vers plus de justice sociale et fiscale que ce qu'on prétend communément. L'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en France (NDLR : supprimé par Emmanuel Macron en 2017 et remplacé par l'impôt sur la fortune immobilière) fonctionnait relativement bien. Il rapportait des recettes qui ont été multipliées par cinq depuis les années 1990. Sa suppression motivée par l'argument de la fuite des capitaux ne correspond tout simplement pas à la réalité. Toujours sur un plan national, il est envisageable de réduire la taxe foncière pour les personnes possédant un modeste patrimoine et qui cherchent à accéder à la propriété. Mais il faut, il est vrai, en complément de cela, réviser les traités de libre circulation des capitaux qui ont été mis en place dans les années 1980 et 1990. Le problème n'est pas la circulation de l'investissement. Mais on ne peut pas soutenir l'idée d'une circulation des capitaux sans des échanges d'informations sur qui possède quoi et où. Ces échanges doivent être crédibles et solides. Depuis la crise de 2008, l'OCDE (NDLR : Organisation de coopération et de développement économiques) prétend avoir mis en place un système d'échange entre les pays volontaires. Ce n'est pas suffisant. La seule bonne volonté des uns et des autres ne fera pas avancer les choses. Certains observateurs, notamment des économistes, jugent vos propositions " radicales ", notamment par rapport à vos engagements précédents. Mes positions évoluent en fonction de mes recherches et de mes découvertes. J'ai écrit trois livres sur les questions d'inégalité de revenus et de patrimoine : Les hauts revenus en France au xxe siècle, Le capital au xxie siècle, et Capital et idéologie (tous les trois au Seuil). Dès le premier, je posais la question de la violence des inégalités au xxe siècle. Je rappelais bien que ce sont des révolutions, des guerres et des crises qui ont conduit à leur réduction au milieu de ce siècle-là. Donc, j'ai toujours été conscient de la violence qu'impliquent ces questions. Je ne me reconnais pas dans le portrait du " paisible économiste social-démocrate " qu'on dresse à mon propos. C'était peut-être le cas au milieu des années 1990. J'étais marqué, comme la plupart des jeunes de mon époque, par l'effondrement du système communiste. J'avais certainement une vision plus libérale du monde économique. Mais la rupture s'est opérée assez tôt, dès le début de mes recherches. Sur la question écologique, vous établissez un lien entre les questions d'inégalité et le réchauffement climatique... On ne peut pas aller vers la sobriété énergétique avec le niveau d'inégalité atteint aujourd'hui, pour la simple raison que les plus riches émettent du carbone dans des proportions considérables. Avec Lucas Chancel (NDLR : économiste, spécialiste des inégalités et de l'environnement), nous avons démontré que le 1 % qui pollue le plus émet plus de carbone que la moitié de la population totale du monde qui en émet le moins. Il faut d'abord viser les plus gros émetteurs de carbone. Politiquement, ce sera plus difficile de demander des efforts à ceux qui émettent le moins si on ne garantit pas une justice en ce sens. Je propose dans Capital et idéologie de mettre en place une taxe carbone et de consacrer la totalité de ses recettes à la compensation des ménages les plus touchés par les hausses des taxes et au financement de la transition énergétique. Il faut garder en tête que pour progresser vers la sobriété énergétique, il faut penser à la sobriété sociale. Par Nidal Taibi.