Point de trêve pour les guerriers et les tueurs. Si, entre lassitude et fatalisme, les opinions occidentales tendent à reléguer aux oubliettes les conflits armés qui saignent le monde arabo-musulman, l'été 2019 aura été riche en vains assauts et en volte-face ; mais bien pauvre en motifs d'espoir. La preuve par quatre cas d'école.
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Point de trêve pour les guerriers et les tueurs. Si, entre lassitude et fatalisme, les opinions occidentales tendent à reléguer aux oubliettes les conflits armés qui saignent le monde arabo-musulman, l'été 2019 aura été riche en vains assauts et en volte-face ; mais bien pauvre en motifs d'espoir. La preuve par quatre cas d'école. L'étau se resserre. Le 21 août, l'armée de Bachar al-Assad, épaulée par son parrain russe, a repris Khan Cheikhoun, verrou stratégique sur l'axe Damas-Alep et étape cruciale sur la voie de la reconquête de la province d'Idleb (Nord-Ouest). Donc, de l'ultime bastion des djihadistes du Hayat Tahrir al-Cham, ex-filiale syrienne d'Al-Qaeda, et de factions rebelles proturques. Au passage, cette avancée ravive les tensions entre Damas et Ankara, dont le poste avancé de Morek est désormais encerclé. S'ils tiennent aussi quelques îlots dans les provinces voisines de Hama, d'Alep et de Lattaquié, les rescapés du défunt califat du groupe Etat islamique (EI) essuient depuis près de quatre mois un implacable pilonnage aérien et d'intenses barrages d'artillerie, fatals à des centaines de civils. Tous les experts s'accordent sur ce constat : Daech a le cuir épais. L'EI a perdu, en Syrie comme en Irak, son emprise territoriale. Mais ses stratèges peuvent compter sur plus de 15 000 combattants aguerris, dispersés au gré d'une myriade de cellules clandestines, un butin de guerre estimé à 400 millions d'euros et d'efficaces réseaux propagandistes. Attentats suicides, embuscades, racket : l'EI mute, s'adapte, mais ne se rend pas. D'autant moins que les failles de la gouvernance des secteurs " libérés ", les divisions patentes chez ses ennemis ou le retrait de l'essentiel du contingent américain déployé dans le Nord-Est de la Syrie servent ses intérêts. Autre atout, les divergences turco-américaines. Washington et Ankara ont bien annoncé la création d'un " centre d'opérations conjointes ", censé superviser l'instauration d'une " zone de sécurité " dans le septentrion syrien, à l'est de l'Euphrate. Mais le flou persiste quant à la profondeur et aux modalités de contrôle de cet espace tampon entre la frontière turque et les territoires tenus par les Unités de protection du peuple (YPG), milice kurde soutenue par Washington et assimilée à un ramassis de " terroristes " par Recep Tayyip Erdogan. Lequel veut à tout prix entraver l'éclosion d'un Kurdistan syrien autonome, dont l'émergence doperait les velléités séparatistes vivaces sur son sol. On l'aura compris : l'effarante hécatombe déclenchée en 2011 - 370 000 morts et des millions de déplacés - a de l'avenir. Epaulés par l'Iran, maîtres de la capitale, Sanaa, et de vastes espaces dans le Nord et l'Ouest du Yémen, les insurgés houthis, adeptes d'une branche dissidente du chiisme, n'en demandaient pas tant. Eux qui, depuis cinq ans, résistent aux assauts de la coalition sunnite emmenée par l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) doivent se délecter de la fracture ouverte apparue dans le camp d'en face. Le 10 août, les séparatistes du Conseil de transition du Sud, appuyés par les Emiratis, ont conquis Aden, capitale provisoire d'un gouvernement d'une insigne faiblesse, soutenu à bout de bras par Riyad. Là où réside depuis 2015 Abd Rabbo Mansour Hadi, président exilé. Deux guerres pour le prix d'une... Prix prohibitif au demeurant puisque l'ancienne Arabia Felix, pays le plus pauvre de la péninsule et royaume des " dommages collatéraux ", est le théâtre de la " pire crise humanitaire " au monde. Selon l'ONU, contrainte d'interrompre l'essentiel de ses programmes faute de financements, 80 % de la population, soit 24 millions de civils, ont besoin d'assistance. Cet épisode - également providentiel pour des djihadistes à l'affût - met à nu deux évidences. D'abord, la persistance et l'âpreté du contentieux entre le Nord et le Sud, unifiés de force en 1990 ; déjà, en janvier 2018, des combats meurtriers avaient mis aux prises sécessionnistes et unités fidèles à Hadi. Ensuite, le caractère artificiel de l'alliance forgée par Riyad et Abou Dhabi, partenaires mus par des impératifs divergents. Les EAU voient dans le Sud-Yémen une précieuse tête de pont pour étendre leur influence en mer Rouge et sur la Corne de l'Afrique. Pour le royaume wahhabite, obsédé par le péril chiite, le Yémen apparaît comme l'un des champs de bataille de la guerre par procuration qui l'oppose à la République islamique. Et plus encore comme le décor d'un ruineux fiasco. Prônée par Ghassan Salamé, le chef de la mission des Nations unies en Libye, la trêve de l'Aïd al-Adha - la " fête du sacrifice ", célébrée dans le monde musulman du 10 au 14 août - n'aura accouché que d'une accalmie précaire et trompeuse. Logique : quoi qu'ils en disent, les acteurs du conflit fratricide qui déchire l'ex-Jamahiriya croient au scénario de l'anéantissement de l'adversaire par les armes. Voilà près de cinq mois que le maréchal autoproclamé Khalifa Haftar, maître de la Cyrénaïque (Est) et de l'essentiel du Fezzan (Sud), a lancé son " Armée nationale "(ANL), à l'assaut de la capitale Tripoli, tenue par les troupes et milices loyales au chef du gouvernement dit " d'entente nationale " de Fayez al-Sarraj, reconnu en théorie par la communauté internationale. Mais son offensive éclair a viré à la guerre d'usure. Tels deux boxeurs saoulés de coups et incapables d'envoyer l'autre au tapis, les rivaux figent leurs positions en rêvant d'un improbable K.-O. Las ! dotés d'un puissant arsenal étoffé par leurs parrains respectifs - l'Egypte, l'Arabie saoudite et les Emirats pour Haftar, la Turquie et le Qatar côté Sarraj -, les frères ennemis ont opéré un virage tactique lourd de menaces : le recours à d'intenses raids aériens, y compris sur des zones urbaines densément peuplées. Pour preuve, le récent bombardement de Morzouk, une oasis du Sud-Ouest, imputé à l'ANL et fatal à une quarantaine de civils. Après la chimère du blitzkrieg, le piège de la fuite en avant. Emissaire de Washington et envoyés talibans ont ouvert le 22 août, à Doha (Qatar), le neuvième " round " d'un cycle de pourparlers amorcé l'an dernier. En ligne de mire, un accord avec les insurgés islamistes chassés de Kaboul en 2001. Il s'agit pour les Etats-Unis de réduire la voilure de leur dispositif - 13 000 soldats déployés dans le bourbier afghan - et de mettre un terme à la plus longue guerre de leur histoire. Et pas la moins coûteuse : environ 1 000 milliards de dollars engloutis, soit 900 milliards d'euros. La fin du cauchemar ? Pas si vite. Bancal, un tel pacte ne serait que le prélude à l'ouverture de tractations directes entre la mouvance talibane et les autorités de Kaboul, auxquelles les émules de feu mollah Omar dénient toute légitimité. De plus, ces derniers exigent un retrait total du contingent américain avant de mettre en oeuvre les contreparties attendues par les Etats-Unis. A savoir l'engagement de rompre les ponts avec Al-Qaeda et de priver de tout sanctuaire Daech, dont un kamikaze a plongé dans l'horreur un mariage célébré le 17 août dans la capitale (80 morts). Une autre ombre, sanglante elle aussi, plane sur le très hypothétique compromis interafghan : les chefs talibans somment leurs adeptes d'empêcher par tous les moyens la tenue de l'élection présidentielle du 28 septembre, reléguée au rang " d'imposture " et déjà différée à deux reprises. Message reçu, comme en témoigne le bilan du énième carnage à la voiture piégée, commis le 7 août dans l'ouest de Kaboul : une quinzaine de tués et 150 blessés. Selon un sondage récent, plus de 57 % des électeurs bouderont le jour J le rendez-vous des urnes. Motifs invoqués : le défaut de crédibilité d'un exercice d'ordinaire plombé par la fraude et la hantise des attentats.Par Vincent Hugeux.