De Paris à Berlin, les initiatives se sont multipliées pour appeler "chacun à ses responsabilités" et stopper l'offensive turque dans le nord-est syrien sous contrôle kurde. Jusqu'ici sans succès.

"On ne peut effectivement rien faire, techniquement rien n'est possible et les Turcs le savaient (...) C'était pratiquement gagnant pour eux" dès le départ, résume Bertrand Badie, professeur de Relations internationales à Sciences-Po Paris.

"On était tellement habitués à ce que quelques puissances (extérieures) fassent régner l'ordre dans cette région du monde qu'on n'a pas pu imaginer que maintenant le premier rôle était tenu par les puissances régionales", dit-il à l'AFP. "C'est la revanche des puissances régionales locales", Turquie et Iran en tête, analyse-t-il.

Les événements se sont accélérés dimanche, avec l'annonce du retrait du millier de soldats américains déployés dans le nord-est de la Syrie et l'appel à l'aide des Kurdes au régime de Damas pour repousser l'offensive turque.

L'Union européenne a bien condamné lundi l'opération militaire turque mais les Vingt-Huit ne sont pas parvenus à imposer un embargo sur les ventes d'armes à la Turquie en raison de l'opposition du Royaume-Uni.

- Pas de "pouvoirs magiques" -

"Nous n'avons pas de pouvoirs magiques", a dû concéder le ministre espagnol des Affaires étrangères et futur Haut représentant de la politique étrangère de l'UE, Josep Borrell.

L'Italie, l'un des principaux fournisseurs d'armes de la Turquie, avait appelé à un "moratoire européen sur les ventes d'armes" à la Turquie, après une décision en ce sens samedi de l'Allemagne et la France.

Le président américain Donald Trump, qui menace à son tour la Turquie de "grosses sanctions", pourrait aussi actionner le levier des exportations d'armes, les Etats-Unis étant le premier fournisseur dans ce domaine à ce pays.

"Mais arrêter les ventes d'armes américaines signifie de facto que la Turquie sera équipée par la Russie. Ce serait peu efficace d'un point de vue stratégique", relève François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à Paris.

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Côté sanctions économiques, les Européens ont plus de moyens de pression que les Etats-Unis au vu de leurs échanges avec la Turquie. "Couper ce pays de la zone euro, ce n'est pas vraiment bon pour l'économie turque, mais pas non plus pour la zone euro", anticipe François Heisbourg.

"Ce n'est pas cela qui fait faire demi-tour aux dirigeants iraniens (sur le dossier nucléaire, NDLR). Le président turc Recep Tayyip Erdogan y sera totalement indifférent", estime pour sa part Bertrand Badie.

"Des sanctions ciblées sur des individus type gel d'avoirs, cela fera mal à la +clique+ d'Erdogan mais ça ne changera pas grand-chose", renchérit François Heisbourg.

Quant aux moyens de pression au niveau de l'Otan - l'ex-président français François Hollande suggère une suspension de la Turquie de l'Alliance - ils semblent tout aussi limités.

- Cartes rebattues -

"Suspendons and +so what+ (et alors)? Vous pensez que Erdogan va retirer ses troupes ?", interroge Bertrand Badie.

Dépourvus face à la force de frappe aérienne turque, les Kurdes syriens exhortent de leur côté le Conseil de sécurité de l'ONU à instaurer une "zone d'exclusion aérienne" pour stopper survols et bombardements turcs.

Mais là aussi, la Russie et la Chine risquent fort de faire barrage à toute initiative. Moscou a déjà bloqué vendredi un projet américain au Conseil de sécurité demandant à la Turquie d'arrêter son offensive militaire.

De son côté, la France qui redoute un retour en force du groupe Etat islamique à la faveur de l'offensive turque, réclame depuis jeudi une réunion d'urgence de la coalition antijihadiste internationale.

"Les dysfonctionnements de l'Union européenne, de la coalition, de l'ONU font (...) qu'on n'arrive pas à rendre le chantage d'Erdogan inefficace", déplore le représentant de l'administration semi-autonome des Kurdes syriens en France, Khaled Issa, qui redoute une nouvelle "guerre d'Espagne" ou un nouveau "Munich".

Quoi qu'il en soit, les Occidentaux apparaissent de plus en plus hors jeu. "Toutes les cartes sont rebattues mais pas au bénéfice de l'Occident, pas au bénéfice de l'Europe, pas au bénéfice de ce que nous avons porté dans la lutte contre Daech", a souligné l'ex-président François Hollande.

Trump piétine les objectifs traditionnels de Washington

Des alliés lâchés, des jihadistes dans la nature, un régime de Damas qui regagne du terrain et des adversaires, Iran et Russie, prêts à renforcer leur influence: les décisions de Donald Trump en Syrie piétinent tous les objectifs traditionnels des Etats-Unis.

"Nous sommes face à une situation qui était prévisible depuis près d'un an, mais qui est gérée de telle manière que toutes les pires conséquences qui étaient à craindre deviennent réalité", constate Robert Malley, président de l'organisation International Crisis Group.

Après une semaine d'annonces contradictoires, tous les militaires américains déployés dans le nord de la Syrie, soit un millier de soldats, sont finalement en train de quitter le pays.

Le tournant remonte en fait à décembre 2018.

Le président des Etats-Unis, qui a promis de se désengager des conflits au Moyen-Orient, bat alors le rappel de toutes ses troupes stationnées en Syrie.

Mais Donald Trump se retrouve rapidement dans une situation étonnante: "Alors que le président pense prendre une décision, son équipe résiste, ignore son choix voire va à son encontre", explique à l'AFP Rob Malley.

Les diplomates et militaires américains se relayent alors auprès des alliés de Washington, et notamment des forces kurdes qui ont mené le combat antijihadistes, pour leur assurer que l'impétueux milliardaire ne pensait pas vraiment ce qu'il disait.

Sur le moment, ses conseillers parviennent à le convaincre de faire marche arrière, au nom de ce qu'ils considèrent être les intérêts américains: la lutte contre le groupe Etat islamique (EI), dont le "califat" a été rayé de la carte mais qui conserve une capacité de nuisance; la protection des miliciens kurdes que la Turquie accuse de "terrorisme"; et la nécessité de contrer l'expansionnisme de l'Iran.

- "Résurgence de l'EI" -

Dix mois plus tard, le locataire de la Maison Blanche renoue toutefois avec son instinct initial et laisse le champ libre à l'offensive de son homologue turc Recep Tayyip Erdogan contre les Kurdes en Syrie.

Seulement, faute d'avoir préparé le terrain à ce retrait, c'est un sentiment de sauve-qui-peut général qui prévaut face à l'avancée des forces turques.

Avec des répercussions néfastes pour ces mêmes intérêts que Washington voulait défendre.

"Il y a bien entendu un gros risque de résurgence de l'EI et de voir de dangereux terroristes prendre la fuite", alors que leurs geôliers kurdes sont désormais accaparés par la résistance à l'attaque turque, explique Elizabeth Dent, du cercle de réflexion Middle East Institute.

Selon elle, l'administration Trump aurait "pu se montrer plus déterminée pour éviter une incursion de la Turquie". Et même sans y parvenir, "si les Etats-Unis avaient préparé un retrait plus ordonné, on aurait pu faire en sorte que ces prisonniers soient mis en sécurité".

Autre conséquence, les Kurdes n'ont pas tardé à se tourner vers Damas.

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Voilà donc le président syrien Bachar al-Assad, dénoncé comme un "dictateur brutal" par les Etats-Unis qui souhaitent son départ, regagner encore un peu plus du terrain perdu depuis le début du conflit en 2011.

"Une forme d'entente entre le régime de Damas et les forces kurdes était inévitable, dès lors que Trump clamait publiquement vouloir partir", mais la débandade américaine "renforce politiquement Assad et la possibilité de revenir contrôler des zones de Syrie perdues depuis plusieurs années lui donne de quoi peser", affirme Elizabeth Dent.

- Perte de confiance -

La volonté de désengagement de Donald Trump rencontre les intérêts de toute une série d'acteurs disparates qui espéraient un départ des Américains, de la Turquie au pouvoir syrien. En passant par la Russie et l'Iran, parrains de Damas, qui voient leur assise confortée.

L'US Army conserve certes, dans l'immédiat, 150 hommes sur la base d'Al-Tanf, dans le sud de la Syrie, souvent perçue comme stratégique pour empêcher l'Iran de boucler une sorte d'"arc chiite" vers la Méditerranée.

"Ce n'est pas la présence de 100, 1.000 ni même 2.000 soldats américains qui peut faire une quelconque différence", relativise Rob Malley, pour qui "rester en Syrie" pour contrer l'Iran était "une mauvaise raison et un objectif illusoire".

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Pour autant, le départ précipité peut renforcer le malaise de certains alliés des Etats-Unis, à commencer par l'Arabie saoudite dont l'Iran est le principal ennemi. Ironie du calendrier, c'est le président russe Vladimir Poutine qui reçoit lundi un accueil royal à Ryad.

"La cote du président Trump s'effondre au Moyen-Orient tandis que celle du président Poutine s'envole", résume, un peu provocateur, Joshua Landis, spécialiste de la Syrie à l'université de l'Oklahoma. "Plus personne ne fait confiance au président Trump, tout le monde sent qu'il va finir par retirer l'Amérique du Moyen-Orient."