A wau, il faut remercier le tarmac de la piste d'atterrissage du petit aéroport. Sans lui, aucun avion ne viendrait se poser ici. La ville d'Aweil, plus au nord, n'a pas cette chance : la piste étant inondée, personne n'y arrivera par les airs.
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A wau, il faut remercier le tarmac de la piste d'atterrissage du petit aéroport. Sans lui, aucun avion ne viendrait se poser ici. La ville d'Aweil, plus au nord, n'a pas cette chance : la piste étant inondée, personne n'y arrivera par les airs.Chaque jour une trentaine d'humanitaires, la cigarette au bec, débarquent dans cette ville de 150 000 habitants, la troisième plus grande du pays, après la capitale Djouba et Malakal. La taille des valises indique s'ils resteront quelques jours, histoire de soutenir les collègues, ou s'ils séjourneront plusieurs mois, afin d'y gérer un projet humanitaire. On y voit souvent aussi un membre de l'ONU, chemise sans pli impeccablement rangée dans le pantalon, mais chaussures de randonnée aux pieds : il faut quand même faire "terrain". A l'instar des humanitaires, les habitants de Wau ne sont ni d'ici ni d'ailleurs. On trouve principalement des Dinkas, l'ethnie majoritaire au Soudan du Sud. Mais aussi des Luos, poussés vers l'est du Bahr El Ghazal par ces mêmes Dinkas au 19e siècle, mais ramenés vers l'ouest par les Nuers cinquante ans plus tard: ce sera Wau, donc, par défaut. Enfin les Fertits, entendez par là tous ceux qui ne sont ni Nuer, ni Dinka, ni Luo. Ils sont aussi installés là depuis 200 ans, en provenance d'Afrique centrale. "Wau est très diversifiée, car elle a été un énorme centre de commerce avant la guerre. Tout le monde s'est posé ici un jour ou l'autre", raconte John, 35 ans, gérant d'un hôtel et historien d'un jour. Pour le coup, l'homme ne s'est pas trompé : non seulement tous les chemins mènent à Wau, mais, dans certains cas, seul Wau mène vers d'autres chemins, ceux du Darfour au Soudan, du Bahr El Ghazal, voire de Khartoum, la capitale du Soudan. "Aujourd'hui pourtant, les marchés sont vides, il n'y a plus grand-chose à manger", poursuit-il, obligé d'attendre les rares camions en provenance de Khartoum pour s'approvisionner, et d'enfin pouvoir servir des pommes de terre à ses clients.C'est que depuis 2013, la guerre civile fait rage au Soudan du Sud, le plus jeune Etat du monde. Après 50 ans de lutte pour une reconnaissance auprès du gouvernement central à Khartoum, l'ancien Sud Soudan a obtenu son indépendance en 2011, fortement applaudie par la communauté internationale. A peine deux ans plus tard, une haine réciproque entre Salva Kiir, l'actuel Président Dinka, et Riek Machar, l'ancien Vice-Président Nuer, a provoqué des violences inouïes, suivies par d'intenses combats ethniques dans l'entièreté du pays, en réponse à une mésentente sur le partage du pouvoir, et surtout des dividendes qui vont avec.Wau a subi de plein fouet le conflit, lorsque les Fertits ont rejoint les forces de Riek Machar pour faire front contre les Dinkas et le SPLA (forces gouvernementales), leurs ennemis communs. Si la ville de Wau a résisté aux assauts répétés des forces d'opposition, la sous-région a explosé, provoquant des déplacements massifs de dizaines de milliers de personnes. Au PoC (Camp de Protection des Civils) de Wau, les 25 000 personnes entassées sous des semblant de tentes siglées OIM (Organisation Internationale de la Migration) peuvent en témoigner. "Je vivais en territoire IOs (forces de Riek Machar, NDLR), mais j'ai dû fuir et venir ici, dans le camp, car les attaques sont trop fréquentes et tellement violentes", raconte une jeune mère de deux enfants, tout juste sortie de l'adolescence, vêtements boueux et usés par les années. "Je déteste vivre ici, je voudrais juste rentrer chez moi. Mais tout est détruit, il n'y a plus d'école, de centre de santé, tout le monde a fui...je n'ai plus rien, je n'ai que Dieu pour m'aider". Il est vrai que tout est réuni pour que ce camp soit la dernière des solutions. Encore plus en saison des pluies, l'endroit fait peine à voir : la boue envahit les allées plus ou moins dessinées, et rentre dans les tentes, laissant vêtements et effets personnels dans un état déplorable. Mais que se passe-t-il au sud-ouest de Wau, dans ces vastes plaines aux mains des hommes de Riek Machar ? Depuis juin, personne ne sait réellement. En effet, le gouvernement a refermé l'accès humanitaire qui s' était entrouvert depuis 8 mois. Mis à part le CICR (Comité International de la Croix-Rouge) dans quelques localités et plus récemment une mission menée par le Programme Alimentaire Mondial, aucune ONG n'est autorisée à passer les checkpoints installés par le gouvernement à la sortie de la ville. Résultat, 28 000 personnes sont laissées sans assistance, livrées à elles-mêmes dans un espace sans accès aux soins de santé. La population suit le rythme des offensives, fuyant sans jamais se poser, tel Sisyphe remontant inlassablement son rocher. D'éducation et d'agriculture il n'est évidemment pas question. Début août, certaines personnes, une centaine tout au plus, ont pu rejoindre le camp de Wau, après des jours et des jours de marche dans la brousse, sans eau ni nourriture. Si les conditions de vie n'y sont pas optimales, au moins n'y devront-ils pas craindre les coups de feu résonnant dans la nuit.La guerre cessera-t-elle avec les accords de paix signés début juillet à Khartoum, sous la tutelle de Y. Museveni, président de l'Ouganda, et de O. Al-Bashir, président du Soudan ? La communauté internationale s'est déjà ouvertement montrée sceptique, considérant cet accord comme un simple partage de pouvoir et d'argent, loin d'apporter une stabilité à ce pays fatigué de voir les héros d'autrefois détruire le rêve de toute une nation. Pire, Riek Machar a déjà refusé de signer une première fois l'accord final fin août, repoussant l'échéance au 12 septembre. Nul ne sait dans quelle nouvelle impasse se trouve le chemin vers la paix. Que peut donc faire la population face à de telles manoeuvres politiques ? Survivre, en attendant la paix.