"Sincèrement, je ne sais pas comment elle tient! Son agenda, c'est vraiment hard!" lâche son assistante en nous installant dans les bureaux du Club de Rome à Bruxelles, avant d'expliquer que sa patronne, Sandrine Dixson-Declève, et coprésidente du club, termine un Zoom avec des experts de l'ONU. Le Club de Rome, c'est un groupe de réflexion qui réunit scientifiques, économistes et industriels du monde entier et qui, dès 1972, alertait déjà sur les limites de la croissance mondiale et ses dangers pour l'environnement et l'humanité en général.
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"Sincèrement, je ne sais pas comment elle tient! Son agenda, c'est vraiment hard!" lâche son assistante en nous installant dans les bureaux du Club de Rome à Bruxelles, avant d'expliquer que sa patronne, Sandrine Dixson-Declève, et coprésidente du club, termine un Zoom avec des experts de l'ONU. Le Club de Rome, c'est un groupe de réflexion qui réunit scientifiques, économistes et industriels du monde entier et qui, dès 1972, alertait déjà sur les limites de la croissance mondiale et ses dangers pour l'environnement et l'humanité en général. Cinquante ans plus tard, Sandrine Dixson-Declève publie Quel monde pour demain (éd. Luc Pire) cosigné avec la princesse Esmeralda de Belgique et les deux jeunes pousses de la lutte en faveur du climat, Adelaïde Charlier et Anuna De Wever. Le pitch du livre? Un dialogue entre générations qui interroge les premières sur le monde qu'elles ont légué aux dernières. A l'intérieur, des reproches tirés comme des boulets de canon mais aussi des points de convergence et des pistes sur le combat qui les lie, à savoir comment sauver la Terre. "Coucou", lance alors Sandrine Dixson-Declève dans l'embrasure de la porte. Installée dans son fauteuil, elle découvre l'ouvrage sorti tout frais de l'imprimerie. "Vous savez, j'ai fait cela en toute humilité", dit-elle, en nous remerciant de nous intéresser à elle. La dame a toute l'apparence de ces personnalités de haut vol, au CV à dix pages, pour qui le monde est un village, et qui, malgré tout, brillent par leur accessibilité et leur modestie. Son engagement ne date pas d'hier. Cela fait bien cinquante ans aussi qu'elle "alerte" et qu'elle se bat pour la survie de la planète. Au moins, elle sait de quoi elle parle. Conseillère aujourd'hui pour l'ONU et la Commission européenne, elle a collaboré une dizaine d'années avec la fondation du prince de Galles (celle, donc, du prince Charles), et auparavant, presque autant d'années pour de très grosses entreprises polluantes afin de les aider à réduire leur impact environnemental. Si la question climatique n'était pas encore son but ultime lors de ses études, c'est en démarrant sa carrière auprès du gouverneur de Californie - l'un des Etats les plus touchés par les effets du réchauffement climatique - que son engagement se professionnalise. Elle rejoindra aussi Globe, la fondation présidée à l'époque par Al Gore, vice-président américain de 1993 à 2001, et précurseur sur la problématique du climat. En temps normal, donc hors Covid, Sandrine Dixson passe 180 jours à l'étranger, en général pour prénégocier et mieux avancer sur ce qui se sera scellé lors des fameuses COP (Climate Change Conference) dont la prochaine, la 26e, est prévue en novembre prochain. Loin des discours collapsologiques, elle garde foi en l'humanité et assure qu'"il est encore temps de se ressaisir" ; d'ailleurs, elle estime que la Covid est une "incroyable opportunité de sauver l'humanité". Tout commence à Palo Alto, San Francisco, début des années 1970. Son père, un cancérologue français, enseigne à Stanford. La famille fait ses courses dans un supermarché, genre coopérative, héritage de l'idéalisme hippie. Sur les étiquettes des produits, les consommateurs lisent le coût social et environnemental des aliments. A eux de choisir entre une tomate cultivée en serre - donc énergivore - mais bon marché, et une tomate plus chère mais cultivée par des migrants et de manière équitable. A 7 ans, Sandrine se passionne pour les étiquettes, et découvre par la même occasion que la surpêche des thons met en péril la vie des dauphins pris dans les mêmes filets. A la même époque surgissent la crise du pétrole et la question de la dépendance aux énergies fossiles, sans oublier les vagues de sécheresse qui déciment les terres agricoles californiennes. Conscientisée, la jeune fille veut changer le monde. Elle opte pour Science Po à l'université de Californie, à Davis. Là, elle milite contre l'apartheid, passe quelques nuits en prison, mais déchante en réalisant que les activistes noirs la rejettent parce qu'elle est "blanche et privilégiée". "C'était très dur, c'est la première fois où j'ai compris que l'être humain a son orgueil et que même si la cause nous concerne tous, il faut du temps pour réunir tout le monde et réconcilier les ego." En dernière année, elle fait son stage au coeur du pouvoir, chez le gouverneur républicain de l'époque, et s'initie aux rouages de la politique des années Reagan, "les fameuses golden eighties, les années où tout le monde voulait faire du fric là où moi je voulais faire une carrière qui ait du sens". Ce sera le cas à la Commission européenne, à Bruxelles, où elle lie son sens de l'engagement avec la problématique environnementale, en travaillant sur la mise en place de critères dans les échanges avec les pays en voie de développement.En parallèle, Sandrine Dixson-Declève se frotte au terrain, n'hésite pas à faire elle-même des analyses sur les sols pollués, ce qui lui vaudra une fausse couche. "Ce jour-là, le radar était à deux doigts d'exploser, on a su que c'était lié", déclare cette Erin Brockovich (du nom de l'héroïne du film de Steven Soderbergh) , Devenue docteure en sciences de l'environnement de l'ULB, elle se met au service des grosses industries polluantes, mais aussi de l'Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole), des secteurs nucléaire et électrique, pour les aider à opérer un changement dans leur fonctionnement et réduire ainsi leur impact environnemental. Sa fierté? Avoir réussi à faire diminuer le degré de nocivité du pétrole, à savoir sa teneur en soufre, affiché jadis à la pompe à essence à 2 000 ppm, il est à 10 ppm aujourd'hui. Et elle pourrait vous parler du même type d'avancées dans nombre de secteurs où elle s'est immergée. Du coup, elle a du mal à entendre les jeunes scander à sa génération qu'elle n'a "rien fait pour empêcher d'en arriver là". "Anuna et Adelaïde m'ont fait pleurer, à la fois de gratitude de les voir nous rejoindre, mais parfois aussi pour leur méconnaissance de ce qui a été fait avant. Souvent, les gens ne se rendent pas compte qu'avant d'en arriver à la question du climat aujourd'hui, la question de la dépollution des sols, de l'air et des eaux était la plus importante. Non seulement, ces étapes étaient nécessaires mais nous n'avions pas encore la connaissance précise des problématiques qui se posent sur le climat aujourd'hui." Ce qu'elle retient aussi de son expérience auprès des entreprises qu'elle a conseillées, c'est que parmi celles que l'on considère comme les plus polluantes, elle a trouvé aussi beaucoup de bonne volonté. "Ils sont nombreux, ceux qui veulent changer les choses mais ne le peuvent pas, pour des raisons économiques souvent, parfois politiques. Mais le problème est systémique. Si on remplaçait le critère du PNB - produit national brut - comme indicateur suprême du bien-être par des critères environnementaux et sociaux, on verrait beaucoup plus de boîtes faire les choses différemment. Aujourd'hui, avec le PNB comme unique indicateur, c'est le profit qui prime et il faut énormément de courage et d'enthousiasme pour le contrer." Quant au discours selon lequel il faut attendre que la technologie vienne sauver la planète, Sandrine Dixson-Declève le balaie du revers de la main: "Nous avons déjà énormément de solutions à notre disposition. On pourrait aussi supprimer les subsides sur des énergies fossiles au profit des énergies propres. Le problème, ce n'est donc pas le manque de technologies, mais le manque d'intelligence dans les stratégies mises en place." Entre-temps, la pandémie est passée par là, un drame qu'elle considère comme une fantastique opportunité pour changer de paradigme. Une sorte d'alignement des planètes qui met en évidence que les entreprises qui ont déjà intégré les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) ont le mieux résisté à la crise, mais aussi que l'humanité ne peut pas survivre si elle fait fi des barrières planétaires. "Ce virus est la preuve qu'il n'existe plus assez de distance entre les différentes espèces, plus assez de barrages entre nous et les animaux, parce que nous avons détruit l'environnement." Elle conclut que le combat climatique est destiné à assurer la survie de l'humanité et qu'en cela, il n'est pas celui d'une génération mais de tous. "Nous n'avons plus que dix ans pour le faire."