Vous étiez lycéen en 1968. Vous aviez commencé à militer très jeune. Avec quel objectif précis ?
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Vous étiez lycéen en 1968. Vous aviez commencé à militer très jeune. Avec quel objectif précis ? Tous les groupes d'extrême gauche avaient le même objectif, malgré nos différences (d'un côté les trotskistes, de l'autre les maoïstes). Nous étions les héritiers de 1789, du Front populaire de 1936, nous nous exprimions selon la vulgate marxiste, la lutte des classes, la mobilisation de la classe ouvrière qui, elle, va entraîner la révolution et la mise en place de la dictature du prolétariat. Notre modèle était la révolution russe de 1917, nous étions dans la répétition. Ce qui n'avait réussi ni en Allemagne, ni en Angleterre, nous pensions pouvoir l'accomplir dans une France avec un Parti communiste à 25 % et une jeunesse (lycéens, étudiants) en pleine opposition pacifiste à la guerre au Vietnam. Nous étions une génération déjà très politisée à cause de la guerre d'Algérie. On torturait des Algériens dans certains commissariats de police parisiens, au début des années 1960. On les massacrait par centaines dans les rues, en leur tirant dessus, en les tabassant à mort et en les jetant dans la Seine, à la place de la Concorde et au pont de Neuilly. Et la police qui commettait ces atrocités avait pour chef Maurice Papon, déjà en poste sous l'occupation nazie... Avez-vous cru, à un moment donné, que les ouvriers rejoindraient le mouvement et que la révolution se ferait ? Certains ouvriers, des jeunes issus de la paysannerie et devenus OS (NDLR : ouvriers non qualifiés), ont mené dans différentes villes, à Caen, au Mans, à Rennes, à Redon, des mouvements très violents, se battant contre la police avec des barres de fer... au grand dam du syndicat CGT et du Parti communiste. Mais ces mômes ne voulaient pas la révolution. Ils luttaient pour des conditions de travail plus décentes. Nous (NDLR : les groupes d'extrême gauche) étions persuadés qu'en se débarrassant de la CGT, du Parti communiste, nous pourrions à terme, en 1969 ou 1970, faire réussir une grève insurrectionnelle. Ce n'était pas une utopie pour nous mais une réalité à portée de main. Entre parenthèses, si nous avions réussi, Daniel Cohn-Bendit aurait été parmi les premiers à être liquidés... Pourtant, avec le recul, c'est lui qui avait raison : Mai 68 fut une révolte, pas une révolution. De toute manière, ni Washington ni Moscou n'auraient jamais accepté que la France devienne une démocratie populaire ! Des gens qui veulent tout, tout de suite, n'allaient jamais pouvoir menacer un ordre mondial basé sur un partage géographique et idéologique. Russes et Américains échangeaient leurs saloperies : " Tu me laisses faire mon coup d'Etat au Chili et je te laisse intervenir militairement à Budapest... " Il faudra la chute du mur de Berlin, en 1989, pour que l'histoire se remette en marche après une période où elle avait été comme congelée par l'opposition de deux blocs " socialiste " et " impérialiste ". Cette période de non-histoire, nous en avons incroyablement profité, avec les Trente Glorieuses, la paix, le plein emploi. Eprouvez-vous quelque nostalgie pour cette époque de Mai 68, mythique pour beaucoup ? Je n'ai aucune nostalgie pour cette époque. Quelle nostalgie avoir ? Celle du goulag ? Mai 68, c'était aussi et peut-être surtout les chars russes à Prague... Nostalgie pour les espérances tiers-mondistes, révolutionnaires, qui n'ont jamais abouti ? Ce qui a réussi, ce qui a changé la société, ce n'est pas nous mais ce qui est venu ensuite, en 1969 : les mouvements homosexuels, le MLF (NDLR : Mouvement de libération des femmes), la société civile et singulièrement les femmes, qui vont revendiquer la maîtrise de leur corps, la contraception... Tout ça travaille la société, la civilisation, de manière extraordinairement importante et jusqu'à aujourd'hui avec #BalanceTonPorc ! Il y eut aussi, et très vite, des hausses très importantes des salaires minimaux et des droits syndicaux. Beaucoup de nouveaux acquis. En fait, Mai 68 a gagné contre nous ! Je n'ai pas peur de dire clairement que j'ai eu tort, et que j'ai changé. Vouloir recommencer Mai 68 comme en rêvent certains est nul au niveau de la pensée. Comme est nul le simulacre joué par les " zadistes ", à Notre-Dame-des-Landes, et le mouvement Nuit debout. On dit que les événements se produisent une première fois sous forme de tragédie puis une seconde sous forme de farce. Mais que dire d'une quatrième ou cinquième fois ? La farce de la farce ? C'est complètement absurde. D'autant que l'idéologie de ces gens s'appuie sur un discours antiélite qui est un immense mensonge. Prétendre, comme les populistes de gauche et de droite, qu'il y a une immense majorité silencieuse représentant 99 % des gens et exonérée de toute responsabilité, face à un seul pourcent s'accaparant toutes les richesses et responsable de tout, est à la fois faux et stupide ! Mai 68 a vraiment gagné sur tous les plans ? Oui, sur toute la ligne. Sur les questions éthiques, sur la liberté d'expression. Sur les questions de justice sociale aussi. Dans les paroles de L'Internationale, il y a " nous ne sommes rien, soyons tout ". Nous ne sommes rien parce que nous n'avons que notre force de travail. Mais soyons tout, c'est quoi ? Avoir un job, une voiture, un portable, un logement ? On l'a, désormais, tout ça ! Il ne reste plus que des poches sans doute irréductibles de gens sans emploi, de décrocheurs scolaires, de laissés-pour-compte. C'est bien sûr insupportable et intolérable, mais c'est à la marge. Si on prend l'ensemble de la population, ça ne représente que 10 %. Et pour ces 10 %, il y a tous les filets sociaux imaginables. On n'est pas précaire ! Vous avez le RSA (NDLR : revenu de solidarité active, en France, l'équivalent de notre revenu d'intégration), vous avez Pôle emploi (NDLR : l'équivalent de l'Onem, en France), vous avez les Restos du coeur et les autres filets humanitaires pour vous récupérer. Personne ne meurt de faim. Quelques-uns meurent de froid, oui, mais ce n'est pas faute d'avoir fait des maraudes, d'avoir proposé des hébergements. Une société ne peut pas être totalement ce que vous souhaitez. Il n'existe pas de société parfaite avec 100 % de gens qui travaillent, qui ne boivent pas, qui ne se défoncent pas, qui ne violent pas. La société ne peut pas être responsable de tout ! Nous sommes incroyablement privilégiés, dans l'absolu et en regard des conditions de vie ailleurs, dans ces pays dont les gens s'échappent pour venir chez nous chercher plus de liberté, plus de confort. Pourquoi les gens dans leur majorité les détestent-ils, ces migrants ? Parce que nous avons tous quelque chose à perdre, désormais. La mondialisation ne vous inquiète donc pas ? Pas du tout ! Au contraire ! Elle permet une élévation constante du taux l'alphabétisation, le recul spectaculaire de la famine, le développement de classes moyennes dans les pays émergents. Nous faisons tous partie d'un monde commun ! La peur agitée par les populismes n'a aucun sens. Faire de nos pays des forteresses, c'est revenir à l'époque féodale. On ne parle pas par hasard de " souveraineté " nationale. Alors qu'il ne faut pas moins d'Europe mais bien plus ! L'utopie dont je rêve, en fait, c'est la concrétisation des Etats-Unis d'Europe. Et, au-delà, un Etat-providence mondial. L'expression " Français de souche ", ou " Belge de souche ", est insultante à mes yeux. Faute d'avoir pu le "liquider" voici cinquante ans, Daniel Cohn-Bendit est devenu votre ami. Vous venez de tourner un documentaire, La Traversée (1), ensemble... Oui, nous nous sommes promenés dans toute la France pour parler avec les gens, pour partager leur ressenti un demi-siècle après, et loin de Paris. En prenant tout notre temps pour nous mettre au diapason du leur. En fait, Dany a toujours eu raison, mais je ne pouvais pas le voir à l'époque de Mai 68. Chez nous, à la LCR (NDLR : Ligue communiste révolutionnaire), nous étions des perroquets de l'histoire, et nous étions hypersérieux. A un point tragique. On ne comprenait pas ce que disait Dany, lui à qui son frangin Gaby et quelques bonnes lectures avaient appris les ravages, les horreurs, de ce socialisme que nous voulions instituer. Il nous parlait de révolte culturelle, de fête libératrice, de s'amuser, de ne pas se prendre au sérieux. C'est pourquoi il est la figure de Mai 68, un mouvement qui aura opéré la fracture avec les 5 000 années de civilisation qui précédaient, et dont les effets se font encore sentir jusqu'à aujourd'hui. Ce que ne peuvent supporter les réacs ou néoréacs, les déclinistes. Vous savez ce qu'ils regrettent, ceux-là ? De devoir constater que ce ne sont plus les hommes seuls qui décident. Ces hommes qui avaient toujours eu le pouvoir, des rois de France à de Gaulle en passant par le patronat, le patriarcat à l'échelle de toute la société. Nous pouvons enfin aujourd'hui nous poser librement la question du comment vivre ensemble, avec toutes nos différences et de manière apaisée. Ce dernier mot étant une préoccupation constante d'Emmanuel Macron, qui sait la fragilité de notre société à l'heure du populisme, du communautarisme et du terrorisme, ces dangers qui menacent notre démocratie.