Une conclusion hâtive. Les sources de mécontentement qui justifient les virulentes contestations sont trop diverses pour permettre un diagnostic univoque. Même si des convergences peuvent apparaître.

Certains combats ont des racines purement politiques. Le débat inachevé sur le statut de la Catalogne, hors ou dans l'Espagne, emplit à intervalles réguliers les artères de Barcelone comme la menace sur le statut de la région administrative spéciale chinoise, dans le contexte d'" un Etat, deux systèmes ", fait se déployer une marée de parapluies sur celles de Hong Kong. En Bolivie, la réélection douteuse du président Evo Morales à la faveur des élections présidentielles du 20 octobre dernier a mobilisé les partisans de son adversaire déçu Carlos Mesa. La Guinée-Conakry est secouée depuis quelques jours par une contestation parce que son président, Alpha Condé, a cru pouvoir modifier la Constitution sans autre conséquence que l'ouverture d'un boulevard à un troisième mandat. Mal lui en a pris. L'Algérie a vécu un scénario similaire en février. L'opposition de la rue à la volonté du chef de l'Etat, Abdelaziz Bouteflika (ou, en tout cas, de ses protecteurs militaires), de briguer une... cinquième charge présidentielle l'a forcé à renoncer. Depuis, et faute de réponse politique à leur ras-le-bol, les jeunes Algériennes et Algériens continuent à battre le pavé, exprimant au-delà de la symbolique du changement de personne, une aspiration à transformer le type de gouvernance.

Accroissement des inégalités et corruption fournissent un fil conducteur aux révoltes.

Une mutation politique peut aussi constituer un des résultats de revendications à l'origine strictement socio-économiques. L'année 2019 en a fourni le plus réjouissant exemple au Soudan. A partir de protestations contre l'augmentation du prix de produits de base, dont le pain, les manifestants de Khartoum ont forcé le renversement du dictateur Omar el-Bechir par l'armée, et, malgré une répression sanglante, ont contraint celle-ci à organiser une transition vers la démocratie. Un basculement digne d'un prix Nobel de la paix. Voilà donc la preuve que les révoltes populaires motivées par une chute du pouvoir d'achat peuvent avoir un impact politique d'envergure. Sera-ce le cas pour les révoltes à mobiles au départ économiques qui font encore la Une de l'actualité ?

Le Liban en vit en partie l'expérience depuis la démission du gouvernement du Premier ministre Saad Hariri le 29 octobre dernier. Un projet de taxe sur les communications par services de messagerie en ligne en est la cause. Une augmentation du prix du ticket de métro et les manifestations durement réprimées qui s'en sont suivies ont eu le même effet sur une dizaine de ministres du gouvernement chilien du président Sebastian Pinera. Sans conséquences politiques concrètes jusqu'à présent, la suppression de subventions sur les carburants a enflammé l'Equateur début octobre et, paroxysme des révoltes dans le monde, l'Irak compte déjà plus de 150 morts à la suite de la contestation par la rue de la déliquescence générale du pays, miné par la corruption, le chômage et l'incurie du gouvernement. Les racines et les réalités de ces insurrections contemporaines sont donc diverses. Un fil conducteur semble cependant les relier, les conforter : un cocktail explosif entre accroissement des inégalités et corruption, avérée ou présumée, des dirigeants.

Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express.