Ici, on débat, soixante ans après la vague des indépendances, sur les séquelles de la colonisation. Là-bas, on s'interroge et consulte sur l'opportunité de décoloniser. Tout cela parfois, au sein d'une même nation. Ce 4 octobre, 174.154 électeurs sont appelés à se prononcer sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie, aujourd'hui collectivité française.
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Ici, on débat, soixante ans après la vague des indépendances, sur les séquelles de la colonisation. Là-bas, on s'interroge et consulte sur l'opportunité de décoloniser. Tout cela parfois, au sein d'une même nation. Ce 4 octobre, 174.154 électeurs sont appelés à se prononcer sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie, aujourd'hui collectivité française. La tenue de ce référendum résulte des accords de Matignon du 26 juin 1988 et de ceux de Nouméa le 5 mai 1998. Ce processus de pacification succédait à une période de tensions et de violences ayant culminé avec l'assaut de la grotte d'Ouvéa le 5 mai 1988 contre des indépendantistes. Ils avaient pris en otage des gendarmes après l'attaque de leur commissariat et le décès de quatre d'entre eux. Dix-neuf insurgés allaient trouver la mort dans l'opération, certains "achevés" par les militaires français. Le Premier ministre socialiste Michel Rocard (1988 - 1991) fut l'aiguillon du dialogue engagé ensuite entre loyalistes, tenants du maintien de la Nouvelle-Calédonie en France, et indépendantistes réunis au sein du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Les accords avaient prévu trois consultations populaires. Celle de ce 4 octobre est la deuxième ; une troisième sera organisée en 2022 si la voie de l'indépendance n'a pas encore été choisie. Ce scénario est probable. Le premier référendum avait vu les partisans de la Nouvelle-Calédonie française l'emporter avec 56,7% des voix le 4 novembre 2018. Néanmoins, les indépendantistes s'accrochent à certains indices qui démentiraient ce pronostic. D'abord, le résultat de 2018 les avait en partie satisfaits et rassurés parce que les sondages prédisaient une victoire beaucoup plus large (de 70 à 80%) des défenseurs du statu quo. Ensuite, les indépendantistes n'avaient pas fait le plein des voix des Kanaks, les habitants originels de l'île, qui représentent 40% de la population. D'après une étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et de l'université de Nouvelle-Calédonie publiée en 2019, quelque 20% des votants kanak au référendum de 2018 avaient opté pour le "non". Les indépendantistes espèrent les avoir convaincus de franchir le pas. Enfin, le corps électoral, limité aux natifs du Caillou et citoyens arrivés avant 1994, s'est enrichi d'un contingent de jeunes, a priori mieux disposés à l'égard des thèses séparatistes. Les indépendantistes tablent en effet sur l'esprit dominateur de la colonisation qui persisterait et sur les séquelles de celle-ci qui continueraient à porter préjudice à une partie de la population. "L'empire français n'est plus. Mais demeure la logique de puissance d'un Etat français et d'une classe politique toujours avides de ce "rayonnement international", de cette stratégie d'influence mondiale. La France "pays des droits de l'homme", la France membre permanent du Conseil de sécurité, la France puissance nucléaire, la France et ses "confettis d'empire", la France pilier de la francophonie : cette imagerie d'Epinal est le prétexte toujours avancé pour refuser de penser d'autres avenirs pour, et avec, les peuples anciennement colonisés", analyse Joseph Confavreux, journaliste à Mediapart, dans le très riche ouvrage Une décolonisation au présent (1). "La colonisation a laissé des traces, encore visibles aujourd'hui, dans l'éducation, dans l'emploi, dans le logement, et dans la structuration à deux vitesses de l'économie calédonienne", détaille-t-il. La province du sud qui abrite la capitale Nouméa est la plus riche. Elle est composée à 74% de Caldoches, les descendants d'Européens. La province du nord et celle des îles Loyauté sont plus pauvres, moins peuplées et à large majorité kanak. Les défenseurs du "non" agitent le spectre du chaos qui découlerait du "cavalier seul" de l'île : fuite des investisseurs étrangers, réduction des transferts d'argent vers la France, stratégie de "revanche" des Kanaks. Les proindépendance, qui ont pour beaucoup remisé leurs idées révolutionnaires, arguent du sens des responsabilités qui les anime. Ils avancent notamment le modèle de la gestion des mines de nickel par la Sofinor, la société d'économie mixte détenue à 85% par la province du nord que préside Paul Néaoutyine, le leader des indépendantistes pour la campagne référendaire. Dans un territoire qui détient les troisièmes réserves de nickel au monde, l'argument pèse. D'autant que, dans la province du sud, la volonté de la société brésilienne Vale de revendre la mine et l'usine d'affinage de nickel et de cobalt de Goro, déficitaires depuis quinze ans, est devenue un enjeu " national ". "Depuis cent cinquante ans, les Kanaks sont de ce camp qui a toujours tort. Tort d'être ce qu'ils sont. A ma connaissance, ce ne sont pas eux qui sont venus s'emparer de la France", se désole Roch Apikaoua, le vicaire général de l'archidiocèse de Nouméa, interrogé dans le livre de Joseph Andras, Kanaky (Actes Sud, 2018) consacré au leader indépendantiste Alphonse Dianou, tué lors de l'assaut sur l'île d'Ouvéa. La Nouvelle-Calédonie, parce qu'elle fut une colonie de peuplement, pourrait bien rester française au terme de ce deuxième référendum. Une issue qui ne doit pas occulter les acquis du processus engagé par les accords des années 1980 et 1990. "Sans le combat pour l'indépendance, nous n'aurions pas un dixième des avantages que nous avons conquis : une usine métallurgique détenue en majorité par les intérêts publics, la protection de l'industrie locale, la préférence à l'emploi local pour les citoyens calédoniens, la reconnaissance de l'identité kanak, de ses langues [...] comme langues d'enseignement et de culture, [...] une citoyenneté distincte de la citoyenneté française, la sécurité sociale, le classement du récif au patrimoine mondial de l'Unesco...", avance, dans Une décolonisation au présent, Paul Néaoutyine, le président de la province nord. Un bilan qui peut être à la fois une consolation et un adjuvant pour les indépendantistes.