C'est une habitude que le monde nous envie (ou pas). Une exception culturelle. Contrairement aux pays où la production éditoriale suit un flux continu, le " domaine français " a pris l'habitude de construire en travers du cours de sa vie littéraire un barrage, de manière à en contrôler le débit, et lui permettre de se déverser en force à un moment clairement identifié : la rentrée littéraire.
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C'est une habitude que le monde nous envie (ou pas). Une exception culturelle. Contrairement aux pays où la production éditoriale suit un flux continu, le " domaine français " a pris l'habitude de construire en travers du cours de sa vie littéraire un barrage, de manière à en contrôler le débit, et lui permettre de se déverser en force à un moment clairement identifié : la rentrée littéraire. Conceptualisée par le philosophe Ernest Renan dès les années 1880, ou bien apparue pour la première fois entre guillemets (signe du caractère inédit de l'expression) dans les colonnes du Figaro en 1936 selon les théories, la rentrée littéraire telle que nous la connaissons est en tout cas institutionnalisée après la Seconde Guerre mondiale pour d'évidentes raisons pratiques (coller aux rentrées scolaire et parlementaire), et surtout symboliques, puisqu'elle vient marquer le coup d'envoi des grands prix littéraires d'automne - dont le plus prestigieux, le Goncourt, remis début novembre. C'est pourquoi, même si depuis une vingtaine d'années, elle possède une déclinaison d'hiver, la rentrée de janvier (où paraissent des auteurs qui ne sont plus en lice pour les prix), elle reste la rentrée la plus attendue, et la plus commentée. Dès la mi-août (la rentrée de septembre l'est à vrai dire de moins en moins, qui s'ouvre chaque année un peu plus tôt), on assiste à un déferlement massif sur les tables des librairies. Pratique pour les médias, qui s'emparent de l'événement comme d'un marronnier, la rentrée est donc un moment idéal pour interroger le regard que notre monde pose sur la littérature. Et inversement. Il existe par tradition deux façons de prendre le pouls d'une rentrée littéraire. La première est chiffrée. On annonce cette année 560 nouveaux livres entre la mi-août et la fin octobre. C'est moins que l'an dernier (589), plus que l'an prochain, sans doute. La crise est passée par là. La courbe, malgré tout, reste stable (363 romans français, 197 étrangers et 66 premiers romans, à travers lesquels la rentrée assure sa fonction, importante, de découverte). On laissera aux grincheux le soin de regretter que ce soit trop (mais quel signal renverrait une société qui ne produirait que 20 romans par an ?), d'autant qu'entre la multiplication des initiatives éditoriales, le rôle constant des libraires et des médias, et la montée en puissance des réseaux sociaux, jamais la littérature n'a eu la chance d'être filtrée et diffusée de manière aussi variée et ramifiée qu'aujourd'hui. Le second baromètre d'une rentrée est traditionnellement celui des tendances. Après avoir traité tout l'été la littérature en termes de " romans de plage ", tout se passe comme si elle reprenait en septembre ses droits et son sérieux. Sans surprise, on parlera donc un peu partout de la rentrée 2016 comme d'une rentrée " sombre " : l'ombre des attentats et du terrorisme, la montée en puissance du réel dans ce qu'on appelle désormais exofictions, les questions identitaires, la jeunesse désenchantée, la guerre, l'avenir trouble, la question des migrants... Il est normal que la littérature se fracasse sur le réel : c'est sa matière première. Il est aussi normal qu'on l'y attende : la littérature vient dire autrement, et ailleurs, ce qu'est notre contemporain - peut-être aussi quand elle traite du passé, peut-être surtout quand elle envisage le futur. Mais la littérature parle aussi, forcément, d'intemporel - rencontres qui surgissent, amours qui asphyxient, quotidiens qui tanguent, émotion esthétique, laideur complexe, beauté facile, destins singuliers, et surtout pluriels. Coïncidence ou pas : nombreux sont les auteurs (Régis Jauffret, Line Papin, Guadalupe Nettel, Léonora Miano, Eric Vuillard, Florence Seyvos, Laurent Mauvignier...) qui auront choisi cette année de mettre en scène des récits à deux ou plusieurs voix - confrontations et visions alternées de plusieurs personnages sur un même événement, une même réalité. Manière de mettre en scène à hauteur d'intrigues particulières ce que la littérature permet à grande échelle : glisser dans la peau d'un autre, décaler les certitudes, faire entendre un peu de la cacophonie du monde. Et y renvoyer ses lecteurs, avec quelques nouveaux éclats de vérité.