Pourquoi les Soudanais descendent-ils dans la rue ?

La vague de manifestations que connait le Soudan a été déclenchée le 19 décembre par la hausse des prix du pain et des médicaments ainsi que les pénuries dans un pays en plein marasme économique. Désormais, les manifestations se sont transformées en rassemblements quasi quotidiens contre le président Omar el-Béchir, l'appelant à partir après trois décennies au pouvoir. Il s'agit d'un des pays les plus pauvres au monde, classé 165e sur 188 par le Pnud (rapport 2016).
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La vague de manifestations que connait le Soudan a été déclenchée le 19 décembre par la hausse des prix du pain et des médicaments ainsi que les pénuries dans un pays en plein marasme économique. Désormais, les manifestations se sont transformées en rassemblements quasi quotidiens contre le président Omar el-Béchir, l'appelant à partir après trois décennies au pouvoir. Il s'agit d'un des pays les plus pauvres au monde, classé 165e sur 188 par le Pnud (rapport 2016).En 2011, la sécession du Soudan du Sud a porté un coup dur à l'économie soudanaise, la privant des trois quarts de ses réserves de pétrole et de l'essentiel des revenus de l'or noir. Le Soudan a également été affecté par 20 ans d'embargo économique américain en raison de violations présumées des droits humains et de liens avec le "terrorisme". Cet embargo a été levé en 2017, mais le Soudan reste sur la liste noire américaine des pays soutenant le "terrorisme", entraînant une frilosité des investisseurs étrangers. Le pays connaît une inflation de près de 70% et une grave crise monétaire. Plusieurs villes connaissent des pénuries de pain et de carburant, ce qui a provoqué le mouvement de protestation actuel.Depuis le début des évènements, 24 personnes sont décédées, selon un bilan officiel. Le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme souligne que d'autres "rapports crédibles donnent à penser que le nombre de morts pourrait être presque deux fois plus élevé". Human Rights Watch et Amnesty International parlent d'au moins 40 morts, dont des enfants et du personnel médical. Selon des informations reçues par l'ONU, les forces de sécurité ont pénétré dans un hôpital à Omdurman, ville voisine de la capitale Khartoum, et y ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles. "Des rapports suggèrent également que la police a tiré des gaz lacrymogènes à l'intérieur de l'hôpital universitaire de Bahri et de l'hôpital Haj Al-Safi", a pointé le Haut-Commissariat.Au 6 janvier, au moins 816 personnes avaient été arrêtées en relation avec les manifestations, selon les autorités soudanaises. "Selon certaines informations, il s'agit notamment de journalistes, de dirigeants de l'opposition, de manifestants et de représentants de la société civile", a observé le Haut-Commissariat.Ce n'est pas la première fois que le président soudanais, qui tient le pays d'une main de fer depuis un coup d'Etat en 1989, est confronté à des manifestations d'ampleur. En 2013, des manifestations sans précédent contre une hausse de plus de 60% des carburants font officiellement des dizaines de morts, plus de 200 selon Amnesty International. Début 2018 des manifestations contre l'inflation des denrées alimentaires ont eu lieu. Elles ont été rapidement contenues avec l'arrestation d'opposants.Il fait à présent face à une vague de protestation qui dure depuis un mois. Ces manifestations représentent le plus grand défi auquel M. Béchir a été confronté en près de 30 ans de pouvoir, selon des experts. Le 1er janvier 2019, une vingtaine de formations politiques réclament un changement de régime. Le 14 janvier, le président assure que le pouvoir ne cédera pas. "Les manifestations ne conduiront pas à un changement de pouvoir", a dit Omar el-Béchir. "Il y a une seule voie vers le pouvoir, et c'est celle des urnes. Le peuple soudanais décidera en 2020 qui doit les gouverner", a déclaré le président de 75 ans, dont une troisième candidature à l'élection présidentielle prévue l'an prochain est pressentie.La Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme s'est dite "très préoccupée" par "l'usage excessif" de la force contre les manifestants au Soudan. "Une réponse répressive ne peut qu'aggraver les griefs", a écrit Michelle Bachelet dans un communiqué. Elle a appelé le gouvernement à "veiller à ce que les forces de sécurité gèrent les manifestations conformément aux obligations internationales du pays en matière de droits de l'Homme en protégeant le droit de se réunir pacifiquement".Dans une résolution adoptée à main levée, le Parlement européen a "condamné fermement l'usage excessif de la force par le Service national de sécurité et de renseignement soudanais lors des manifestations, ainsi que la poursuite de la répression menée par les autorités, qui continuent de cibler les militants et les défenseurs des droits de l'homme ainsi que les avocats, les enseignants, les étudiants et les médecins". Les eurodéputés, qui n'ont aucun pouvoir contraignant, mais pointent régulièrement du droit les atteintes aux droits de l'Homme dans le monde, ont demandé au gouvernement soudanais de "cesser tout recours à la force entraînant la mort, toute arrestation arbitraire et tout placement en détention de manifestants pacifiques" et "d'empêcher toute nouvelle effusion de sang et tout recours à la torture".Le président soudanais Omar el-Béchir continue cependant de bénéficier du soutien de pays alliés, préoccupés par la stabilité d'une région déjà déchirée par les conflits. "Toutes les parties dans la région (Moyen-Orient) sont à couteaux tirés mais s'accordent d'une certaine façon sur Béchir", estime Abdelwahab al-Affendi, universitaire au Doha Institute for Graduate Studies. Prônant la continuité dans ce pays arabe d'Afrique du Nord, "elles pensent que toute alternative pourrait ne pas leur être favorable". Si le président Béchir est contesté dans son pays, il continue de bénéficier de l'appui de ses alliés régionaux comme l'Egypte, l'Arabie saoudite et le Qatar. (avec AFP)